'expression « ère de post-vérité » – mot consacré par Oxford en 2016 – est une façon de caractériser notre époque. D'autres appellations existent : l'ère de l'infodémie, qui souligne le surplus d'informations (vraies comme fausses) ; la société de l'indistinction, qui rend compte de l'effacement des frontières où la distinction même entre le « faux » et le « vrai », ou encore, la doxa-cratie qui consacre le règne de l'opinion (doxa en grec) avec l'idée que l'émotion prime sur la preuve, le clic prime sur la vérification, le récit « storytelling » prime sur l'analyse…
Il serait intéressant de noter que « l'ère de la vérité » où la « vérité pure » régnerait sur le monde, n'a jamais existé. C'est même l'inverse qui a prévalu le plus souvent: l'homme a été à la merci de croyances obscurantistes, de dogmes religieux ou de discours monarchistes et doctrinaires qui étaient loin de prétendre à une quelconque vérité, même minimaliste – notez que c'est toujours le cas dans beaucoup de contrées pas si lointaines !–.
Des différences existent cependant. Dans le passé, le manque d'accès au savoir était une condition somme toute subie. Une autre différence réside dans la vitesse de propagation ou l'existence de bulles de filtres algorithmiques qui nous isolent de la contradiction. À ce titre, il me semble qu'on devrait changer le prisme de lecture de notre époque. Ce n'est pas tant l'existence ou non de la vérité qui est en cause que l'attitude que nous avons à son égard. Nous serions plutôt dans l'ère de l'ignorance produite (ou agnotologie). C'est véritablement le passage du « croire » au « vouloir croire » qui se dessine alors même qu'on espérait l'ère du savoir.
On rejette la vérité non pas parce qu'elle est inaccessible, mais parce qu'elle heurte notre entendement ou s'interpose à notre confort (le déni narcissique). Le droit à l'opinion ou la liberté d'expression s'est transmué en une sentence de vérité propre. C'est sans doute la résultante des crises des médiations. J'ai déjà abordé ces sujets qu'on pourrait résumer en trois points succincts : l'horizontalité des discours, « les discours sont eux aussi libres et égaux » – pour paraphraser une phrase fondatrice des droits de l'homme alors même qu'ils sont loin de l'être !– ; l'effondrement des autorités et la fatigue de la complexité. Dans un monde où tout doit aller vite, la vérité, toujours exigeante, est structurellement désavantagée.
Vous aurez compris que de mon point de vue, nous ne sommes pas dans le monde de la post-vérité, nous sommes, en revanche, bel et bien dans l'époque du « narcissisme épistémique » (relatif à une épistémé : à l'ensemble des connaissances propres à un groupe social, à une époque) où l'individu est devenu sa propre mesure de la vérité, au détriment de la réalité partagée.
Cela dit, arrêtons-nous un temps sur le concept de vérité, lui aussi mériterait d'être déconstruit. Le mot vérité est un prisme qui, dès qu'on l'éclaire, fragmente la réalité en mille nuances. La première des choses à faire est, à l'évidence, de voir ce qu'en dit le dictionnaire : « la vérité est une connaissance reconnue comme juste, comme conforme à son objet et possédant à ce titre une valeur absolue, ultime ».
Voulez-vous que je vous dise ? Il n’y a absolument aucun consensus sur cette définition proposée comme étant vraie par le plus populaire des dictionnaires. En fait, elle représente une position philosophique particulière, souvent associée au réalisme classique ou au dogmatisme.
En philosophie, la « vérité » est un petit champ de bataille où l'on s'affronte sur trois points majeurs. Passage en revue :
Il y a d'abord la question de la « conformité » ou de la vérité-correspondance. La définition proposée par le dictionnaire repose sur l'idée que la vérité est l'adéquation entre l'esprit et la chose (adequatio rei et intellectus). Mais comment savoir que notre idée « correspond » à l'objet réel, puisque nous n'avons jamais accès à l'objet « en soi », mais seulement à notre perception de lui ou la représentation qu'on s'en fait ? D'autres théories, comme celles de la vérité-cohérence, supposent qu'une proposition est vraie non pas parce qu'elle se rapporte au réel, mais parce qu'elle est logiquement compatible avec le reste de notre système de connaissances. Le criticisme (Kant) a une conception plus connue et tranchée : nous ne connaissons que les phénomènes (ce qui nous apparaît), pas les noumènes (la chose en soi)...
Deuxième champ de tergiversations philosophiques : le mirage de la « valeur absolue ». Dans le dictionnaire, il est question d'une vérité « ultime ». Le relativisme soutient que la vérité dépend du contexte culturel, historique ou linguistique ; le pragmatisme quant à lui, postule qu'une idée n'est vraie que parce qu'elle « fonctionne » et produit des résultats satisfaisants dans l'action. Autrement dit, la vérité est un outil ; il n'y a pas à chercher qu'elle soit conforme à une essence absolue.
Troisième point : pour certains philosophes, la vérité serait à considérer comme un « processus » plutôt qu'un « état ». En sciences, par exemple, Karl Popper explique qu'une théorie, une vérité, n'est jamais « vraie » de manière définitive ; elle est seulement « non encore réfutée » et possède une valeur provisoire. Que dire encore de la vérité pour Baudrillard ? Il certifie sans ambages que la « vérité » est devenue une notion obsolète car nous sommes passés de l'ère de la production (fabrication des objets réels) à l'ère de la simulation (génération de signes). Le drame n'est pas que la vérité soit cachée, mais qu'il n'y ait plus rien derrière le décor. Nous serions dans un monde où la distinction entre le vrai et le faux a tout simplement disparu au profit du simulacre.
Voilà une clarté... bien sombre qui s'offre à nous ! À croire que la vérité est un horizon de la pensée qui recule à mesure qu’on croit l’atteindre. Cela ne peut être une conclusion à mon billet. Et puisque chacun y va de sa définition, pourquoi ne pas proposer la mienne ?
Il est évident que le concept de vérité n'est pas, ou n'est plus, celui de la réalité. La vérité apparaît comme un concept relatif et les débats sont contradictoires parce qu'ils témoignent d'une nouvelle fragmentation de la vérité en différents registres – ou différentes composantes –, ce qui me fait proposer une déclinaison qui peut être opérante et porteuse. Il s'agit d'une tripartition qui suit une logique hétérarchique1 : le savoir (scientifique), le groupe (commun), puis le soi (singulier).
Il y a en premier lieu le registre des savoirs ou la vérité dans son essence scientifique, avec l'apparence de l'absolu tant qu'il n'a pas été réfuté. Un registre qui présente le grand inconvénient de n'être accessible qu'aux experts. Le scientifique se complexifiant est devenu l'indiscutable distant. Bien que ce soit la réalité la plus « solide », elle est devenue la plus abstraite pour le commun des mortels. On croirait en la physique quantique comme on croyait aux miracles autrefois, par délégation de confiance aux experts, sauf que l'époque est propice aux ruptures de confiance.
En second lieu, il y a le registre du commun ou du collectif de la vérité : l'éducation (l'école), la culture, la langue, le culte, l'histoire, l'idéologie (les valeurs et les récits communs qui en sont issus), ce qui fait la communauté et les choix d'appartenance… Le commun est le ciment fragile. C'est ce que les sociologues appellent l'intersubjectivité. C'est le monde des symboles qui subit de plein fouet une dynamique d'effritement. Le « récit national » ou culturel ne suffit plus à contenir les subjectivités, le narcissisme épistémique fait désormais la différence.
En troisième lieu, il y a le registre du singulier : ce qui se rapporte à l'identité propre, l'ipséité, le vécu et l'expérience, la corporéité… Le singulier est la manière de se différencier. Là se situent les ruptures et la manière d'aborder les deux premières composantes qui sont de moins en moins prégnantes. Le singulier est l'ambition de reprendre son destin en main et d'affirmer sa voix au chapitre sans pour autant consentir à l'effort intellectuel que cela exige... Le singulier est désormais le nouveau centre. Une simple « opinion » est prise comme une réalité concurrente qui prétend valider ou invalider les deux autres.
Il y a là des dimensions sociales et instrumentales qui sont prises en compte dans ce troisième registre. Le singulier est un « refuge », le singulier est une « arme ». Il ne s'agit plus d'une simple identité psychologique, mais d'une réaction au sentiment d'impuissance. C'est l'idée que « mon vécu vaut bien votre loi physique ». Le singulier revendique le pouvoir des experts (scientifique) et l'autorité du groupe (commun) sans en accepter les contraintes, avec l'épée de Damoclès d'un système clos (renforcé par les algorithmes) qui amène le singulier à faire sécession.
À la réflexion, ce modèle de la vérité m'apparaît comme une mise à jour de la phénoménologie classique pour l'ère des réseaux sociaux. C'est aussi le passage d'une réalité pyramidale (où le physique et le commun dominaient) vers une réalité « en archipel » où chaque îlot singulier tente de redéfinir les lois de l'univers.
Cela vous laisse sans voix ? Peut-être est-ce aussi cela le sens de la vérité : un instant de suspens posé par la lassitude d'une discussion qui n'en finit pas ou le silence qui prolonge les derniers échos d'un propos dialectique…
1 Hétérarchie : Système d'organisation où les différents registres cohabitent sans hiérarchie fixe. Contrairement à une pyramide rigide, la priorité entre les éléments y est mouvante et réversible : le registre qui domine à un instant donné dépend du contexte, des interactions ou de l'état interne (humeurs, affects) du sujet.
Hakam EL ASRI




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