
Le mot rupture est un formidable accélérateur d'imaginaire. C'est à la fois un point final et un point de départ. Il peut être un acte de violence ou un geste de libération. Il rend compte du principe de discontinuité. Le monde ne suit pas une ligne droite, mais progresse par bonds, crises et métamorphoses. Sur le plan social et politique, la grande inspiration reste Thomas Kuhn, philosophe et historien des sciences1. Il est le promoteur d'une interprétation de l'histoire des sciences selon laquelle le développement historique des théories est discontinu et intervient par changement de paradigme2. La science progresse de manière fondamentalement discontinue, non par accumulation mais par ruptures, principalement dues à un renversement des représentations ; un concept largement repris et appliqué sur le plan social et politique. Dans le cadre des prochains billets, je m'intéresserai plus particulièrement à ce qui apparaît comme des ruptures de notre époque, qui supposent de fait un changement de représentations et de paradigme.
Premier sujet : la rupture de la confiance
La notion de confiance n'est pas une simple vertu morale ou un sentiment psychologique ; elle est l'infrastructure invisible sur laquelle repose toute communauté humaine. La question est d'importance, la confiance est tout simplement ce qui permet de faire société. C'est le mécanisme fondamental qui permet de surmonter l'angoisse de l'inconnu et la crainte de l'autre. Cela touche à l'avenir et à la construction du collectif.
En philosophie politique, la notion de confiance est typiquement appelée à expliquer la stabilité de l’ordre social et des institutions. Elle apparaît même comme la condition de possibilité des institutions sociales dans les États démocratiques, qui ne peuvent reposer uniquement sur des mécanismes de soumission, de contrôle et de sanction. Pour certains philosophes (Hobbes), dans une position très cynique et rationaliste, l'état de nature est une guerre de tous contre tous où la confiance ne peut naître que par un tiers souverain (l'État). La confiance serait une construction artificielle née du calcul et de la soumission… À l'opposé, la philosophe Annette Baier définit la confiance comme « l'acceptation d'une vulnérabilité. Faire confiance, c'est donner à quelqu'un le pouvoir de nous nuire, tout en comptant sur le fait qu'il ne le fera pas ». Ce n'est pas un calcul, c'est un acte de foi qui fonde les relations intimes et morales. Niklas Luhmann a une position originale – instrumentale de mon point de vue – . D'un point de vue systémique, il explique que le monde moderne est trop complexe pour qu'on puisse tout maîtriser, contrôler, vérifier… La confiance est un « mécanisme de réduction de la complexité ». C'est une économie de l'énergie cognitive.
Ainsi donc, la confiance est caractérisée par un pari – Pascal – . Elle commence là où s'arrête la certitude et devient une vulnérabilité choisie ; de ce fait, elle cimente les relations interpersonnelles et inscrit la responsabilité partagée et la réciprocité dans le temps. À ce titre, c'est un capital social, un élément déterminant pour la stabilité et la cohésion d'une communauté. En économie, la confiance est l'essence même du système. L'étymologie le souligne : le mot « crédit » vient du latin credere, qui signifie « croire » ou « faire confiance ». Quant à l'argent, qu'on appelle doctement monnaie fiduciaire, il vient du latin fiducia, qui n'est autre que la confiance ! Les économistes reconnaissent que sans cette croyance partagée, il n'y aurait tout simplement pas de marché et l'économie s'effondrerait rapidement. Les grandes crises économiques ne sont que de grandes ruptures de confiance… précédées par de grandes escroqueries du capital – je le concède volontiers –. L'enjeu de la confiance est donc l'acceptation du risque des autres pour pouvoir continuer à coopérer sans basculer dans la paranoïa permanente.
Après ce préambule sur la confiance, il me faut revenir à ma proposition initiale : la rupture de confiance, quid est ? Les niveaux de confiance sont en déroute, comme en témoignent les recherches sociologiques et les différents baromètres existants : CEVIPOF, enquêtes du CREDOC, European Social Survey, Edelman Trust Barometer… Il ne s'agit pas, de mon point de vue, d'une perte pure et simple du niveau de confiance, mais plutôt d'une transition anthropologique majeure : le passage d'une confiance relationnelle, fondée sur le crédit accordé à l'institution ou le pari sur l'autre et l'acceptation de la vulnérabilité, vers une confiance procédurale, fondée sur la preuve, la mesure, la distribution algorithmique et l'artifice, autrement dit – attention, invention hakamienne – une confiance-artefact.
Souvenez-vous, durant la séquence du Covid-19, la confiance était devenue conditionnelle à un test négatif ou à un pass sanitaire. On a substitué au lien social un protocole de sécurité. Si l'on cherche les autres forces motrices et – pour rester dans l'analogie sanitaire – les vecteurs de contamination qui affaiblissent la confiance organique et la transforment en artefact, on peut en identifier trois principaux constamment à l'œuvre. Sur le champ interpersonnel, vis-à-vis d'autrui, la confiance repose sur la méconnaissance – le pari – ou encore l'oubli, la possibilité de pardonner ou la réhabilitation… Aujourd'hui, la mise à jour constante des « profils numériques » – posts d'il y a dix ans, scores de réputation en ligne, historiques transactionnels… – fait que l'histoire de l'autre nous est constamment accessible et que ses erreurs, ses mauvaises conduites éventuelles restent indélébiles. Dans une société numérique, l'externalisation de la mémoire postule la fin du pari, la fin de la méconnaissance et la fin du pardon ; l'oubli n'est plus ! Tout est tracé, archivé, indexé. Les algorithmes sont là pour tout exhumer. La défiance devient une posture naturelle et le contrôle de l'historicité, un impératif pour la préservation de soi.
Second élément et non des moindres – une conséquence parmi tant d'autres de l'ère des réseaux et de l'économie de l'attention – c'est, vous l'aurez compris, la culture du clash et du buzz. Pour capter notre attention, les algorithmes surlignent en permanence le conflit, la trahison ou l'escroquerie. Conséquence directe : la culture de la défiance, la suspicion et donc la sécurisation sont de rigueur. La logique transactionnelle s'immisce partout : sur une application de rencontre, de covoiturage, de location… – et même à la lecture d'un billet comme celui-ci –. Au-delà des transactions, c'est de plus en plus les autres qu'il convient de noter – les fameux likes et étoiles qui vous talonnent et vous étalonnent partout –. L'autre n'est plus à découvrir, ni ses idées, ni son action… Il devient un prestataire ponctuel à évaluer. Quand chaque interaction est scorée, on n'est plus dans la relation, on est dans la gestion de risque. L'évaluation permanente tue la confiance.
Le troisième registre est plus connu, avec des implications qui vont bien au-delà de notre sujet du jour. La perte des référentiels perceptifs communs participe grandement à l'affaiblissement des dynamiques de confiance. Nos environnements informationnels sont tellement fragmentés par les bulles de filtres et les réalités altérées que nous ne partageons plus les mêmes faits, les mêmes narratifs... Nous ne partageons plus une même réalité sensible. Comment alors prendre le risque de se faire confiance ? Pour combler cette inadéquation, on en revient aux processus de substitution : la googlisation, la notation, la signature cryptographique…
Chose étrange : plus la question de la confiance censé être acquise, bascule de l'ineffable – rapport implicite à l'autorité institutionnelle, à la communauté, à l'altérité… –, vers l'a priori du « zero trust » et la nécessité de matérialisation, plus elle apparaît comme défaillante et insuffisante. Logiquement, la défiance prend le relais et inscrit une confiance radicalement différente, obsessionnelle et contractuelle : une prolifération de procédures, de protocoles de consentement, de « chartes de valeurs »… Elle est aussi horizontale et précaire : l'institution n'est plus, les expériences de vie sont devenues la monnaie d'échange. Il est évident cependant que la confiance-artefact n'est en réalité qu'une tentative désespérée de faire tenir ensemble des individus atomisés qui se méfient de tout le monde, et qui ont viscéralement besoin de coopérer.
Cette chose étrange est peut-être un paradoxe. Il fut un temps où la confiance pouvait se satisfaire de la croyance et du pari, peut-être même de l'a priori, une façon de faire « comme si » l'autre était fiable. C'était un jeu partagé et réciproque qui finissait par créer la réalité du lien et donc de la confiance authentique. La confiance contractuelle, elle, avec l'illusion contemporaine qui va de pair avec une transparence totale de ce qu'est et de ce que fait l'autre, quel qu'il soit, ne fait que renforcer la suspicion méthodique, la défiance et la posture de protection. Oui, définitivement une rupture, un paradoxe moderne où le remède s'avère pire que le mal.
(1) Pour ceux qui s'intéressent au débat épistémologique entre Thomas Khun et Karl Popper, un article sur le leapfrogging comme un atout du Sud sera bientôt publié dans la rubrique https://www.atoutsud.org/ressources/
(2) Pour faire simple, un paradigme peut être vu comme une manière dominante de penser et de comprendre le monde qui nous entoure, à une époque donnée.
Hakam EL ASRI



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