L'alpha et l'oméga du chiffre

V

ous êtes-vous déjà interrogé sur le paradoxe des chiffres et des nombres ? C'est grâce aux nombres que les scientifiques établissent le langage de l'univers ; c'est l'idée galiléenne selon laquelle « le livre de la nature est écrit en langage mathématique ». Les chiffres comme clé de voûte de la création. Ils sont aussi, tout à l'inverse, le symbole de la réduction et de l'abstraction du monde. Les nombres éclairent, mais ils conservent le secret. L'étymologie du chiffre est intéressante : il vient de l'arabe. À l'origine, le mot sifr (صِفْر) signifie « le rien ». Lorsque les mathématiciens arabes ont adopté et transmis le système de numération positionnel (venu d'Inde), ils ont utilisé ce mot pour désigner le symbole du zéro. Au Moyen Âge, ce mot est passé en latin médiéval sous la forme « cifra », puis par métonymie, le mot « cifra » a fini par désigner non plus seulement le signe « 0 », mais l'ensemble des symboles utilisés pour écrire les nombres.

Dans la cité, le chiffre est un instrument de pouvoir, de contrôle, mais aussi d'aliénation. La statistique, science des nombres, est étymologiquement la science de l'État (du latin status, « état »). Le nombre comme outil de gouvernement, de recensement, de connaissance – et de maîtrise  de la population ; des indicateurs de performance, des algorithmes et des budgets…

Passons aux lettres, les plus petits composants du langage. Les philosophes atomistes comparaient les atomes aux lettres de l'alphabet : les mêmes lettres écrivent autant des tragédies que des comédies ; les mêmes atomes forment des mondes radicalement différents. Maîtriser les lettres, c'est détenir les clés de la parole, de la loi et de la mémoire. C'est donc l'accès au pouvoir et à l'ordre du monde et, d'une certaine manière, aux clés de la cité. En cela, elles font cause commune avec les nombres. Le besoin d'émanciper le peuple a mis en exergue le besoin de l'alphabétiser – et vice versa, d'ailleurs , la démocratisation de la lettre est l'arme majeure contre l'oppression. Il fallait quitter l'illettrisme pour devenir un citoyen capable de lire et de comprendre le contrat social.

Les lettres ne servent pas seulement à décrire la réalité : elles la créent. Dire l'alpha et l'oméga, la première et la dernière lettre de l'alphabet grec, c'est énoncer le symbole de la totalité, du commencement et de la fin de toutes choses, l'existant et l'éternité encapsulés dans l'alphabet.

Le plus étrange est que, sans doute envieux des lettres, les chiffres quittent parfois leurs fonctions quantitatives pour devenir purement qualitatifs et magiques, monogrammes secrets, clé de voûte d’un mystère, message codé ou jeu formel, comme chez Edgar Allan Poe ou chez Jules Verne. En numérologie, existe la croyance selon laquelle chaque chiffre possède une vibration, une âme ou cache un mot.

Alors, de quel côté penchez-vous ? Êtes-vous chiffres ou êtes-vous lettres ? Êtes-vous pour le petit symbole dans lequel l'être humain s'obstine à enfermer l'immensité du monde ? Et bien qu'il prétende à la vérité absolue, il est sans doute le plus grand fournisseur d'illusions, et le complice préféré des données mensongères ? Êtes-vous pour cette valeur qui sépare l'utile de l'inutile, le riche du pauvre, le bon grain de l’ivraie? Ou  alors êtes-vous pour la brique élémentaire de l’esprit, particule d’encre qui, isolée, ne possède aucune conscience, mais dont l'assemblage fortuit ou orchestré peut cartographier une pensée, donner un corps aux fantômes de notre imagination et une voix au silence du papier ; déclencher une révolution ou déclarer une guerre ?  Êtes-vous pour le petit fragment de liberté qui sépare le profane de l'initié ? Rempart inventé par l'humanité pour tromper l'oubli et forcer le temps à garder une trace de ses murmures ? Êtes-vous du côté de la froide rigueur du chiffre, de ceux qui veulent tout peser, mesurer et tarifer, ou pour la liberté bohème de la lettre qui cherche à nuancer, rêver et s'évader… ? On m'opposera que, parfois, la césure n'est pas si tranchée. L'algèbre en est le plus bel exemple, où des inconnues, nombres variables représentés par des lettres, des X et des Y notamment, semblent filer le parfait amour.

Corps-à-corps secret sur la page blanche, où le chiffre tente d'imposer sa vérité unique et absolue tandis que la lettre multiplie les sens et les faux-semblants. On note parfois des lettres un peu « jalouses », qui aspirent à cette précision froide qui rendrait le verbe aussi tranchant et indéniable qu'une équation, quitte à prendre le risque de perdre leur âme – une belle polysémie qui fait qu'un mot ne signifie jamais exactement la même chose.

À la vérité, je pense que les lettres ne sont pas jalouses, mais un peu malheureuses : les chiffres acquièrent tant d'importance pour les humains ; c'est là leur tragédie ! Une injustice ontologique, le chiffre possède la sécurité du résultat, il est une fin en soi. Avec le chiffre, la question paraît close ; il offre le confort de l'ordre et de la prédictibilité dans un monde chaotique. C'est un refuge. La lettre, elle, ne clôt jamais rien ; elle ouvre une béance. Peut-être que l'addition – poétique – des lettres ne produit pas un résultat, mais une résonance. Une sensation, un espace où les sens et les symboles se dissolvent. La tragédie des lettres, c'est leur incapacité à être définitives. Elles imposent aux humains la responsabilité de l'interprétation. Très souvent, un chiffre se suffit à lui-même et n'a pas besoin de contexte pour exister. Une lettre, elle, est toujours en attente ; elle attend d'être jointe à une autre pour devenir un mot, puis à un autre mot pour faire sens… toujours dans un état d'inachèvement chronique. Les lettres pleurent cette « valeur absolue » qui leur échappe. Elles sont condamnées à la nuance alors que les chiffres se drapent dans l'évidence. Mais peut-être que le monde des chiffres n'est qu'une illusion de maîtrise. Les chiffres nous disent ce que nous valons – encore faut-il qu'ils soient objectifs –, ce que nous possédons – s'ils ne sont pas trop spéculatifs –, mais ils sont incapables de nous dire pourquoi il vaut la peine de vivre, d'aimer ou de se révolter. La poésie et la littérature, elles, sont ce qui donne au monde sa direction. Le monde des lettres est un labyrinthe. Il est angoissant parce qu'il ne promet aucune solution, aucun bilan final. Il ne « fait pas avancer » le monde, il l'approfondit. Le croirez-vous ? Mais il fut un temps, bien avant la tyrannie du calcul, où les mots étaient la seule mesure du réel. L'avancement du monde ne peut pas s'inscrire dans une simple progression linéaire ; il lui faudrait – c'est en tout cas mon point de vue – s'accomplir dans une expansion de la conscience, et cela, c'est la mission des lettres.

Et comme il faut bien une synthèse (une petite pensée pour les bacheliers et l'impératif de dissertation en trois temps : thèse, antithèse et synthèse, qui, soit dit au passage, n'a rien de français, puisqu'il s'agit d'une dialectique d'invention hégélienne), et pour apaiser le duel, le mieux est encore de mettre les chiffres et les lettres sur un pied d'égalité, et de leur redonner une dignité commune. Un monde qui ne compterait que sur les chiffres serait un simple inventaire, mais un monde qui ne compterait que sur la poésie serait un monde éthéré, sans base matérielle pour s'incarner. Disons que le chiffre fournit la base, le socle de la réalité matérielle. Il est le point de départ, le « constat » qui permet de dire : « voici ce qui est. » Le mot fournit le sens, la direction. Il est le moteur du changement, celui qui dit : « voici ce qui pourrait être. »

Les chiffres n'ont pas le monopole de la vérité et de la mesure, ni les lettres n'ont, d'ailleurs, la charge exclusive du sens et du souffle. On pourrait presque affirmer que le chiffre est le gardien de nos mesures et de nos certitudes, tandis que les lettres en sont le destin : l’imagination, l'expression de ce qui ne s'est pas encore énoncé, l’audace de ce qui reste à faire. Nous sommes des êtres qui comptent, mais nous sommes avant tout des êtres qui content ; or, sans le récit, le compte est privé de destin.

Le duel ayant cessé, accordez-moi cette ultime conclusion : le monde contemporain crie cruellement la nécessité d'un autre destin. Le conte est, pour un temps, bien plus important que le compte. Sur ce point, j'escompte que nous serions d'accord.

 

 

Hakam EL ASRI


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