La devise et le migrant

I

maginez un triangle équilatéral où chaque sommet est à équidistance des deux autres. Liberté, Égalité, Fraternité, la devise française n’est aucunement un bloc de marbre figé, c’est un équilibre de forces, une architecture de la tension ; c’est aussi le fruit d’une sédimentation historique ; un nœud de pensées philosophiques et l’architecture d’un idéal français en recomposition permanente.

Chronologiquement, c’est la liberté qui est venue en premier. Le cri de 1789 était une façon de briser les chaînes de l’absolutisme pour les « pères fondateurs ». La liberté se voulait une rupture avec l’Ancien Régime. C’est la volonté de stopper l’arbitraire monarchique, on ne veut plus être un méprisable « sujet », mais un honorable « citoyen ».

Puis vient l’ambition de l’égalité. Elle n’est initialement qu’isonomie – égalité devant la loi et les droits civils –, mais comment véritablement inscrire la liberté dans les faits s’il n’y a pas un semblant d’égalité ? Je vous épargne les grands débats philosophiques. Pour que la Liberté ne soit pas un privilège de classe, il a fallu lui adjoindre l’Égalité (consacrée, notamment , lors de la Constitution de 1793). L’égalité vient garantir que la liberté soit universelle ou, plus exactement, renforcer le potentiel de l'expression de la liberté – de façon anachronique, cela renvoie à la notion contemporaine de « capabilités » –. 

La fraternité, quant à elle, a d’abord été une fraternité de combat, un serment patriotique pour défendre la Révolution contre les ennemis intérieurs et extérieurs. À l’époque, c'est une alternative : « la fraternité ou la mort ». La fraternité s’inscrit comme un lien consubstantiel entre les citoyens révolutionnaires. À la différence des deux autres, c’est une vertu chrétienne – ce qui est surprenant , car l’on était dans une logique de lutte contre l’Église –. C’est la composante de la triade qui a le plus fait débat. Ce n'est qu'avec la Révolution de 1848 que la Fraternité s’installe officiellement dans la devise. Elle constitue la clé de voûte qui permet de donner corps à la solidarité entre les citoyens. 

La devise française incarne le paradoxe de la coexistence : comment la Liberté (qui différencie) peut-elle cohabiter avec l’Égalité (qui uniformise) sans que la Fraternité ne serve de lien ? La Liberté est un principe, l’Égalité est un droit, la fraternité est un devoir moral. C’est elle qui transforme la coexistence en solidarités. La devise française est en réalité un chemin : c’est le « je » de la Liberté qui va vers le « nous » de la Fraternité par l’étape impérative du « tous » qu'incarne l'Égalité. Progressivement, la notion d’égalité devient une quête de résultats et non plus seulement une égalité de chances théorique. De même, la fraternité n’est plus seulement une expression patriotique ; elle devient un devoir de l’État qui trouve pleinement sa traduction dans les systèmes de solidarités que d'aucuns appellent l'État-providence.

Un autre terme pourrait s’adjoindre à ce triptyque, d’autant qu’il fait aujourd’hui grand débat : la laïcité. Elle a fait progressivement son chemin depuis la séparation de l’Église et de l’État qui date de la loi de 1905 ; ce n’est que par la Constitution de 1946 que s’inscrit ce principe dans le marbre : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale » ; principe confirmé par la Constitution de 1958. La laïcité pourrait se concevoir comme un « quatrième pilier » ; c'est l'aboutissement de la distanciation à l'Église et, plus tard, à toutes les religions. Elle est devenue la condition sine qua non pour que la Liberté, l’Égalité et la Fraternité puissent pleinement s'exercer dans une société multiculturelle et progressivement multiconfessionnelle.

La devise française est une tension permanente qui oblige chaque génération à redéfinir son « vivre-ensemble ». Les évolutions sociétales viennent bousculer l'esprit de la chose et poussent à de nouvelles recompositions.

La Liberté est désormais interprétée comme une « autonomie personnelle » totale, la marque de l’individualisme ; elle entre en collision avec l’Égalité et la Fraternité. Il y a de moins en moins prise en compte du – et encore moins de sacrifice pour  le bien commun.

Il y a le fossé entre les ultra-riches et le reste de la population, une rupture de cohésion comme jamais entre deux mondes qui ne se croisent plus, une vraie sécession des élites. Le terme est peut-être fort pour décrire ces quelques pour-cents qui ne se sentent plus liés par un destin commun avec le reste de la nation et s’en vont batifoler dans les paradis fiscaux.

Il y a la crise environnementale et son corollaire sur la solidarité intergénérationnelle, un débat repoussé, escamoté, mais qui devient chaque jour plus impératif… quel monde allons-nous léguer à nos enfants ?

Et puis, last but not least, il y a la figure du migrant. Elle apparaît comme le « crash-test » le plus révélateur des tensions internes de la devise française. Elle met en lumière la friction permanente entre l’universalisme et le particularisme. Le triptyque de la devise se réarticule ; il est devenu un champ de bataille sémantique. Les discours populistes ou identitaires ne cherchent pas à ignorer la devise, mais à l'oblitérer, à en détourner le sens. La devise ne fait plus consensus, c’est une langue que chacun parle avec un accent différent. Le migrant est le miroir déformant dans lequel la France projette ses propres doutes et ses craintes.

Il y a d'abord le glissement de la liberté, valeur universelle, vers une liberté à valeur civilisationnelle que le migrant viendrait menacer. Dans l’Égalité, il y a l’émergence de la « préférence nationale » ! L’égalité ne concernerait que les nationaux ; la hiérarchisation s’opère autant dans les représentations que dans les discours. La Fraternité entre les citoyens, prend le chemin de la fraternité de lignage et de communauté. En prolongement, la solidarité devrait être conditionnée au mérite national. Le migrant n’est qu’un intrus ; fraterniser avec l’intrus serait une trahison – un acte instruit pénalement il n'y a pas si longtemps –. De la même façon, la « liberté de culte » devient une « menace culturelle » : la laïcité est redéfinie comme un outil de contrôle de l’expression religieuse.

Au-delà des discours politiques, la « recomposition » de la devise tend vers le clivage, voire le dualisme, de la République : il y a la République qui se referme, et celle qui prône l'ouverture. Étrangement, les deux utilisent les mêmes arguments et le même langage, celui de la « sauvegarde » et des « valeurs ».

Si je devais faire ma propre distinction prospective, il y aurait à différencier la République qui s’adapte et la République qui s’étiole, ou même qui s’aliène. Une distinction qui déplace le curseur de la « survie » vers celui de l’intégrité et de l’essence. Évoquer une République qui « s’étiole » ou qui « s’aliène », c’est alerter sur le danger d’une transformation de la République en quelque chose de radicalement étranger à son essence.

Il est légitime que la République se protège et s’adapte. L’adaptation n’est pas une simple réaction de défense, c’est une intelligence organique ; c’est une capacité à réincorporer le réel sans briser le contrat social. Au delà de participer à son essor, le migrant est aussi celui qui vient interroger la plasticité de la nation. L’Égalité ne devrait pas être un vain mot, mais un processus d’intégration à réinventer. La Fraternité n’est pas simplement une vertu, c’est une nécessité pragmatique pour maintenir la paix civile dans une société qui change.

Les pourfendeurs de l’adaptation préconisent la forteresse. C’est, de fait, la République qui s’étiole, comme une plante qui vivote sans lumière. La devise est toujours là, mais elle n’irrigue plus la société, qui perd sa substance. La devise devient une liturgie vide. On l’affiche sur les frontons des structures publiques, on en fait des discours de commémoration… mais la République s’étiole car elle perd sa capacité à inspirer et à faire rêver à un destin commun.

Quant à la République qui s’aliène, c’est le stade ultime. L’aliénation, c’est devenir « autre ». L’aliénation consiste à dire : « pour que nos valeurs survivent, nous devons cesser de les appliquer... à tous». Une valeur qui ne s’applique qu’à une partie de la communauté cesse d’être une valeur pour devenir un privilège, un retour au passé !

Il y a un risque à ce que la République, par peur de disparaître, adopte les méthodes ou les idéologies de ceux qu’elle prétend combattre. Car quand on invoque la Liberté pour interdire, la République finit par être autoritaire. Quand on invoque l’Égalité pour justifier l’exclusion de ceux qui ne sont pas des nôtres, elle crée des catégories de sous-citoyens ou de résidents de seconde zone. Quand on invoque la Fraternité pour désigner qui est « le frère » et donc qui serait « l’ennemi », elle finit par ressembler aux régimes qu’elle dénonçait autrefois, perdant son « âme » pour sauver ses « murs ». Le migrant devient le miroir de cette aliénation lorsqu’on le traite comme un pur objet d'altérité et de gestion sécuritaire.

La République alors multiplie les lois de circonstance (gestion des migrations, réactions à l’émotion, aux faits divers...). Elle devient obsédée sur les symboles (le voile, le drapeau, les appartenances...) parce qu’elle ne maîtrise plus le réel (l’économie, la sécurité, les flux...). Le débat sur le migrant cristallise une angoisse plus profonde : celle d’une civilisation qui sent ses ressources symboliques s’épuiser et qui, par réflexe de survie, se pétrifie.

Elle transforme la devise en incantation. Plus on l’affiche sur les frontons, moins elle est vécue dans la rue. Elle cherche le coupable, la menace existentielle... Elle s’épuise dans un combat contre des « ennemis » intérieurs : le migrant, le système mais aussi extérieurs : l’Europe, le monde. Quand on n’a plus de projet collectif, on construit des barrières qu'elles soient mentales ou physiques.

Le migrant n’est pas la cause. Le migrant est, à la rigueur, un réactif chimique que l’on plonge dans la formule républicaine pour en tester la robustesse. Le migrant est un révélateur : le mélange Liberté-Égalité-Fraternité est-il encore stable ? Si la solution se trouble, ce n’est pas la faute du réactif, mais la preuve que la solution est peut-être en voie de devenir – ou est déjà devenue – instable. D’autres, à l'esprit chagrin, diraient que la solution est saturée, voire impure !

Une vision prospective cauchemardesque. Je ne pense pas que la République s’étiole ou encore moins s’aliène. On en est heureusement loin. J’ai l’impression cependant que les signes annonciateurs sont là : le débat s’essouffle, le contrat social pour le vivre-ensemble (de Rousseau à Rawls) devient une fiction, l’horizon commun se dérobe.

Je ne l'ai pas souligné, mais de mon point de vue, la devise française n’est en rien une ambition achevée, ne l'a jamais été. C’est un projet en devenir, permanent, pour tous et pour toujours. C’est une ligne de mire à laquelle on tend et dont l’on peut se rapprocher sans jamais l’atteindre totalement. C’est une question d’entropie politique : sans désir, sans volonté, sans efforts, sans combats... la devise tend vers la désagrégation. Aurait-on déjà oublié l’axiome de Renan : la République est un « plébiscite de tous les jours » ?

 

Hakam EL ASRI


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