De la valeur d'usage au pari spéculatif ou l'effondrement du réel

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n constat s'impose à propos de ce cycle de billets sur les ruptures : plusieurs sujets sont en préparation et il m'apparaît que les ruptures de notre époque sont plutôt négatives... À moins que le négatif ne se manifeste par une rupture et que le positif ne s'incarne dans une évolution, peut-être plus difficile à relever et à évaluer. La rupture, par définition, est une discontinuité qui vient « briser » un état d'équilibre, ce qui la rend souvent perçue comme une menace ou un choc qui peut être traumatique. C'est aussi un rapport au temps. Très souvent, la rupture est un événement ponctuel, visible. Elle démolit une organisation pour en installer une autre ou pour installer le chaos. Comme elle s'inscrit dans l'urgence, elle semble souvent « négative » (climat, crises sociales, guerres...). L'évolution, pour sa part, est un processus lent, incrémental, peu perceptible. Elle est assimilée au progrès ou à la maturation. C'est dans ce temps long que se logent les conquêtes de l'époque contemporaine (l'évolution des droits humains et sociétaux, les évolutions de la médecine, les transitions écologiques…). J'estime pour ma part que les dynamiques d'évolution-rupture mériteraient une autre lecture. Il y a lieu de poser l'hypothèse qu'au cœur des systèmes complexes, la distinction entre « évolution » (changement graduel) et « rupture » (changement brutal) est, au moins partiellement, une illusion intellectuelle, un biais ? Nous percevons comme une évolution ce qui n'est souvent qu'une accumulation de micro-ruptures invisibles qui, une fois un seuil critique atteint, se manifestent par un changement de paradigme – une dialectique entre le subreptice et le manifeste ? –. En biologie et dans les systèmes complexes, le concept d'équilibre ponctué (Stephen Jay Gould) s'intéresse précisément à la dynamique d'un changement d'une lenteur apparente et une bascule lors d'un événement ponctuel. Il peut donc y avoir une évolution avec des adaptations mineures et une bascule. En ce sens, l'évolution n'est pas le contraire de la rupture, elle en est un mécanisme d'expression. Un certain nombre de raisons me poussent à supposer un caractère plus efficace à la rupture invisible ou, si vous préférez, à l'évolution apparente ! La fameuse réduction de la résistance au changement est du nombre. Une « évolution à ruptures cachées » contourne les défenses et ne paraît jamais menacer l'existant. On façonne l'environnement de telle sorte que, lorsque le changement majeur arrive, il semble « naturel » ou « inévitable » plutôt que disruptif. La rupture-évolution est biomimétique ! Elle imite la manière dont la nature procède, par petites mutations qui, à force d'accumulation, finissent par créer une nouvelle espèce, sans que l'ancienne n'ait jamais eu conscience de mourir pendant le processus, pourtant, elle fini par disparaître bel et bien !

 

Rupture n° 2 : la financiarisation

 

L'idée que les grandes initiatives humaines étaient autrefois guidées par la seule passion, l'art ou la foi est en grande partie un mythe romantique. L'argent a toujours été la condition sine qua non des dynamiques mondiales. Pour rappel, la première véritable pièce de monnaie métallique apparaît au VIIe siècle av. J.C.. L'invention se produit en Asie Mineure (l'actuelle Turquie), dans le royaume de Lydie, alors gouverné par le roi Alyatte (puis par son fils, le célèbre et richissime Crésus). Le contexte est marqué par une menace d'invasion permanente. La Lydie doit se défendre et maintenir l'intégrité de son territoire face à des voisins puissants (les Cimmériens, puis les Perses). Pour ce faire, le royaume recrute massivement des soldats mercenaires qu'il faut payer de façon commode et immédiate. Les premières pièces sont frappées en électrum, un alliage naturel d'or et d'argent trouvé dans le fleuve Pactole. La monnaie frappée est donc née d'un besoin militaire qui n'a rien à voir avec l'idée répandue selon laquelle elle se serait substituée au troc… La monétisation est un phénomène vieux comme le monde, mais la monétisation n'est pas la financiarisation. L'époque récente a introduit progressivement des transformations subreptices et néanmoins majeures qui constituent une véritable rupture.

Dans une économie simplement monétisée, l'argent sert à acheter un bien pour ce qu'il apporte (sa valeur d'usage). Avec la financiarisation, l'apport réel n'est plus qu'un « sous-jacent », c'est-à-dire un simple support pour des produits financiers et un potentiel spéculatif -vertige intellectuel où l'on regarde les biens du monde non pas tels qu'ils sont, mais à combien ils pourraient se vendre, et donc rapporter, selon différents scénarios plus ou moins catastrophistes et des échéances plus ou moins lointaines-. La déconnexion du réel, la logique spéculative sont devenues la structure même qui dicte les équilibres entre l'offre et la demande mais aussi comment les projets et les réalisations sont pensés, conçus et concrétisés.

Deuxième axe de la financiarisation, l'extension du domaine du marché : la monétisation du tout. Il s'agit du processus par lequel des éléments de la vie humaine qui échappaient au marché y sont intégrés. C'est ce que le philosophe Michael Sandel appelle le passage d'une économie de marché à une société de marché. Le sport, la culture ou les relations sociales relevaient jusqu'à il y a peu d'une sphère « hors marché ». Aujourd'hui, le capitalisme a réussi à monétiser ce champ pour en faire une industrie du divertissement mondialisée. L'extension de l'esprit de marché à l'intime et au ludique va crescendo. L'extension de la financiarisation s'étend, y compris, aux conditions de possibilité de la vie humaine sur Terre, aux biens communs comme l'eau, les semences, les forêts ou même le climat. Très souvent, on conçoit un bien commun (common-pool resources ou common goods) comme étant un bien qui n'appartient à personne en particulier ou qui appartiendrait à tous. La réalité est un peu plus complexe ; l'économie le définit plus précisément à travers deux critères : la rivalité (si je consomme cette ressource, est-ce qu'il en reste moins pour les autres ?) et l'exclutabilité (est-il facile d'en interdire l'accès, par un prix ou une barrière… ?). Un bien commun est rival (la ressource s'épuise si on l'utilise) mais non excluable (son accès doit rester libre et gratuit). Ces règles font que le bien commun a impérativement besoin de règles du jeu, une gouvernance... Les biens communs peuvent être naturels (l'eau, le poisson dans la mer…) ou non (de plus en plus immatériels, digitaux, Wikipédia s'inscrit dans cet esprit). La transformation d'un bien commun en actif financier est pourtant en marche. Elle ne se fait pas par une simple privatisation ; on spécule sur la rareté future de l'eau (en Californie et en Australie notamment). Cette financiarisation se fait parfois sous couvert de nobles causes, la protection de l'environnement par exemple avec les mécanismes de compensation carbone. Le bien commun (l'atmosphère, la forêt) est découpé en unités abstraites (titrisation). Un pollueur peut continuer à détruire un écosystème local s'il achète des « titres » de protection d'une forêt à l'autre bout du monde. La nature devient une monnaie d'échange. Le vivant est financiarisé par le biais des brevets et des droits de propriété intellectuelle. Les géants de l'agrochimie transforment des semences traditionnelles (communs agricoles) en produits brevetés, interdisant aux paysans de les réutiliser sans payer des redevances annuelles. Le principe, vous l'aurez compris, est que lorsque la finance s'empare d'un commun, elle détruit sa fonction première, en l'occurrence répondre à un besoin vital.

Les combats du XXe siècle se sont faits sur la redistribution des richesses, combats définitivement perdus. Les combats du XXIe siècle se font désormais sur la définition de ce qui doit rester en dehors du marché pour que l'humanité puisse subsister. Pour l'heure, le basculement n'est pas total, des digues éthiques et juridiques se construisent, mais c'est loin d'être gagné – le capitalisme autoritaire est plus fort que jamais, j'y reviendrai dans un prochain billet.

La philosophie a été assez prolifique sur les questions de financiarisation, face à ce qu'elle nomme souvent « l'illimitation du capital » ou « l'axiomatique capitaliste », qui sont des outils conceptuels utiles pour penser cette rupture. Les philosophes analysent comment la financiarisation reconfigure notre rapport au monde. Dès la fin des années 1970, Foucault anticipe cette dérive en analysant le néolibéralisme. Il montre que l'individu moderne est sommé de se penser lui-même comme une entreprise, le fameux « capital humain » – expression passée dans le langage courant mais qui reste éloquente à cet égard – qui doit être optimisé, voire rentabilisé … C'est la financiarisation de l'intime. André Gorz, philosophe de l'écologie politique, a montré comment le capitalisme a épuisé les ressources matérielles et s'est déplacé vers l'immatériel : le savoir, la culture, le vivant, l'attention. Pour Gorz, la financiarisation est une tentative désespérée du système pour créer les gains là où il ne devrait y avoir que du partage. Autre registre préoccupant pour les philosophes, le fait que la financiarisation repose structurellement sur le crédit, la dette et la spéculation. Or, spéculer, c'est acheter ou vendre à une échéance ultérieure ; il y a là une forme de parasitisme du futur, voire même une hypothèque sur l’avenir. Au-delà d'une altération du rapport à soi et au monde, la financiarisation est aussi une altération du rapport au temps. La spéculation détruit le principe même de l'avenir comme espace de liberté et d'imprévu. Pour l'illustrer, une chose banale comme le crédit : une fois contracté, il se traduit parfois par un avenir déjà confisqué…

Le grand danger de la financiarisation est tout simplement l'abstraction, un mouvement d'irréalisation avancé qui éloigne de la valeur d'usage d'un produit et de ce qu'il contient en termes de conception, de travail… de créativité et de sacrifices. Du fait de la financiarisation, on passe d'un espace habité par des cultures, des histoires, des projets, des initiatives, des réalisations, du sens… d'un milieu de vie, à une sphère purement technique et financière où tout se vaut, où tout circule de manière fluide et indifférenciée. Plus grave encore, la finance a réussi à saturer notre imaginaire au point de rendre toute alternative ou tout retour en arrière inconcevables. À cet égard, il me semble que la financiarisation est foncièrement une rupture métaphysique, un séisme qui ébranle les fondations mêmes de ce que nous concevons comme le « réel » et le « sens ». Nous sommes peut-être définitivement au cœur de la philosophie existentialiste (Sartre, Camus) avec l'expérience de l'absurde. Pour celles et ceux qui ont lu le précédent billet sur la rupture de la confiance, ils peuvent être surpris de constater que d'un côté, dans nos relations humaines et sociales, nous refusons le pari sur l'autre par peur de vulnérabilité, de l'autre, dans notre système économique, beaucoup basculent dans le pari permanent et institutionnalisé de la financiarisation. Un paradoxe anthropologique apparent ; en réalité, ces deux mouvements ne se contredisent pas, ils sont les deux faces d'une même pièce. La financiarisation du monde est précisément ce qui détruit la confiance authentique, car elle remplace un pari par un autre. Exit le pari de la confiance, le pari spéculatif est d'une toute autre nature. Le spéculateur ne mise pas sur une personne, il mise sur une probabilité. Le trader ne fait même pas « confiance » au marché, il tente de le modéliser. En refusant le pari de la confiance pour lui préférer le pari de la financiarisation (pensé comme mathématiquement maîtrisé), notre époque a créé un monde infiniment plus instable et anxiogène. Le pari spéculatif produit ce que les philosophes appellent l'invivabilité. La philosophe américaine Judith Butler est sans doute celle qui a donné ses lettres de noblesse théoriques au concept. Butler lie l'invivabilité à la notion de vulnérabilité et de précarité. Pour elle, une vie devient « invivable » lorsque les conditions sociales, économiques ou politiques ne garantissent plus la sécurité de base, la reconnaissance et la dignité d'un individu. Lorsque la financiarisation détruit les structures de solidarité, privatise les communs et refuse le « pari sur l'autre », elle produit activement de l'invivabilité. Le sujet moderne est sommé de survivre dans un environnement quasi hostile où il se sent en défaut de confiance, aliéné, sans maîtrise du risque probabiliste. David Wallace-Wells, essayiste, fait évoluer le concept d'invivabilité ; celui-ci passe du plan social au plan biophysique. Dans The Uninhabitable Earth, il décrit comment le capitalisme et la financiarisation engendrent la crise climatique et rendent concrètement certaines régions du globe impossibles à habiter pour l'être humain. Cessons de dire que la transition climatique est due à l'excès de carbone ! Il y a là un impact direct de la financiarisation sur la nature, en transformant les écosystèmes en abstractions mathématiques, en spéculant sur les ressources dégradées, en cherchant des gains toujours plus grands en des temps toujours plus courts…

La financiarisation comme rupture ? Assurément. C'est le sacre et le triomphe de l'homo œconomicus -une petite minorité qui plus est-, alchimiste-prédateur cherchant maladivement à changer le plomb des crises écologiques en or spéculatif ; mutation métaphysique par laquelle le monde réel, ses forêts, ses océans, le travail des hommes et le chant des oiseaux…, est traduit dans le langage unique des chiffres, des titrisations et abstractions obligataires, des prédictions névrotiques de modèles théoriques ; dictature invisible de la seconde sur le siècle et subordination du temps long du vivant (la croissance d'un chêne, la régénération d'un sol) au temps instantané… Le temps où le destin de la biosphère se joue à la corbeille, suspendu au verdict d'un algorithme. Voilà, je deviens apocalyptique, il est temps que je m'arrête, mais la promesse du renouveau est toujours possible.

 

 

Hakam EL ASRI


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