Human made

C

onnaissez-vous la troisième loi de Newton ? L’énoncé original est le suivant : « L’action est toujours égale et opposée à la réaction…». Cette loi, appliquée à la prospective sociologique, fait qu'une évolution sociale ou technologique qui pousse dans une direction finit par générer une force inverse en réaction.

Plusieurs ressorts peuvent être à l’œuvre lorsqu’une tendance technologique devient hégémonique : la rationalisation extrême de la modernité cause ce que Max Weber appelait le « désenchantement du monde ». Parfois, c’est l’excès d’une évolution qui cause sa perte. On appelle cela the revenge effect, théorisée par l'historien Edward Tenner. Plus nos vies sont dématérialisées, plus le besoin du « tangible » se renforce ; plus la vitesse s’accélère, plus le slow living prend de l’ampleur ; plus le monde se globalise, plus les individus se replient sur des identités locales, tribales ou religieuses… Les réactions en retour apparaissent comme des stratégies de sauvegarde pour préserver l’intégrité de ce qui fait l'humain. Avec la déferlante de l’IA, l’atteinte d’un point de saturation de l’économie de l’attention n’est plus de l’ordre de l’hypothèse. On entrevoit déjà l’émergence d’une volonté de protection de l’espace mental comme un bien précieux. On ressent l’urgence de préserver la « souveraineté cognitive ». Des « chartes de silence algorithmique » apparaissent.

Refuser le progrès était vu par l’écrasante majorité comme un obscurantisme ou une excentricité. Je dois reconnaître que j’étais du nombre. Je pense toujours que le progrès est fondamentalement humain ; je conçois cependant qu’il n'est pas une fin en soi et qu’il y a toujours une nécessité de sauvegarder l’écologie humaine. Je me demande parfois jusqu’à quel point les Amish, pour citer l’exemple le plus emblématique, n’avaient pas – un peu – raison. Il semble aujourd'hui que le mouvement néo-amish fait son chemin . Il ne s’agit pas de refuser toute modernité ou tout progrès, il s’agit de s’interroger sur la façon dont un outil, quel qu’il soit, pourrait renforcer ou affaiblir les liens de la communauté, préserver ou mettre à mal l’intégrité de l'esprit, enrichir ou atrophier l’expérience de l’humanité…

Depuis l’avènement de la révolution industrielle, l’homme a été évalué sur sa capacité à produire vite et bien. Aujourd’hui, et a fortiori demain, l’IA produira de plus en plus vite et, sans doute, de mieux en mieux. L’humain va-t-il devoir résister, se repositionner, se retirer… ?

Nous entrons à nouveau dans une dialectique philosophique entre le biologique et l’artificiel. Je dis « à nouveau », car la tension entre ce qui naît de la nature (physis) et ce qui est fabriqué par la technique (technè) n’est pas propre à l’ère numérique : les premières interrogations datent de vingt-cinq siècles !

Dans le Phèdre, Platon raconte le mythe de Theuth : l’inventeur de l’écriture présente son invention au roi Thamous comme un remède pour la mémoire. Le roi rejette l'innovation, arguant que l’écriture va au contraire engendrer l’oubli , les hommes ne cultivant plus leur mémoire biologique et se reposant sur des signes extérieurs et inertes. C’est exactement ce que nous reprochons aux IA génératives : un artificiel qui simule le savoir sans le posséder. Elles ont « l’apparence du discours humain », mais ne sont ni des êtres pensants ni des êtres conscients.

Au siècle des Lumières, la frontière entre le vivant et l’automate est devenue progressivement poreuse. Julien Offray de La Mettrie est très explicite dans son ouvrage L’homme-machine (1747), affirmant que l’âme n’est qu’un rouage complexe. Cette époque d’inventions mécaniques a généré une réelle angoisse existentielle et a, d’ailleurs, conduit au romantisme. Face à la mécanisation, les artistes avaient exalté le sentiment et le génie individuel.

En 1839, l’apparition du daguerréotype provoque un séisme. Les peintres redoutaient la fin de leur art, puisque la machine capte le réel « mieux » et « plus vite » que l’œil humain. Le poète Charles Baudelaire qualifie la photographie de « servante des sciences et des arts », craignant qu’elle n’appauvrisse le génie artistique. Ce qui a sauvé la peinture ? L’abandon du réalisme et du naturalisme. Les peintres ont cessé de copier le réel pour explorer l’impressionnisme, l’expressionnisme et l’abstraction. Ils ont apporté une « preuve de regard » que la plaque photographique ne pouvait offrir.

Je passe sur l'ère de l'informatisation et de la digitalisation progressive de nos sociétés depuis les années soixante-dix. Ce que nous vivons aujourd’hui est d’un niveau inédit. La rupture est cataclysmique car l’artificiel imite désormais le processus de création symbolique, le langage et la pensée. L’histoire nous montre que chaque fois que l’artificiel a menacé de « remplacer » le biologique, l’humain s’est redéfini en se déplaçant vers ce que la machine ne pouvait pas encore simuler.

Qu'est-ce qui fait encore la particularité de l’homme aujourd’hui ? Qu’est-ce qui reste encore inaccessible à l’IA ? Je me risquerai à répondre qu’on est face à un phénomène qui s’apparente au retour du stigmate.

Une petite définition du retour du stigmate, le concept est principalement issu des travaux d’Erving Goffman. Selon Goffman, le stigmate est un attribut qui jette un discrédit profond sur celui qui le porte, le faisant passer d’une personne « normale » à une personne « diminuée » aux yeux des autres. Le « retour du stigmate » est une façon de parer à cela. Il s’agit d’un processus par lequel un individu ou une communauté, décide de s’approprier l’étiquette négative qui lui est imposée par la société pour en faire une source de fierté, d’identité et de revendication politique. De la sorte, au lieu de cacher la caractéristique supposée dévalorisante (le stigmate), le sujet l’affiche ouvertement pour transformer la cause de « la honte » en honneur. Le retournement s’opère en trois étapes : la dénonciation (refuser de voir la caractéristique comme une tare), la réappropriation (utiliser les mots insultants comme des termes d’appartenance) et la politisation (transformer le stigmate en un levier de lutte pour l’égalité). Vous voyez sans doute le parallèle que j’entends faire : l’homme apparaît vulnérable et inefficient face à l’IA… Elle investit nos domaines de prédilection avec véhémence, ses tenants clament son efficacité, sa supériorité et sa rapidité… Alors, faisons l’éloge de la fragilité, de la vulnérabilité, de la lenteur, du rêve, de l’imaginaire, de la subjectivité, de la multitude, de l’irrationnel, de la colère ou de la violence, de l’erreur, des pesanteurs du corps et de l’expérience, de la mémoire incarnée et de l’oubli, de la corporéité, de la douleur, de la finitude… Il serait désormais temps de valoriser l’imperfection humaine, la rareté, la traçabilité et les limites de l’organique…

Un écho au sein de la littérature qui s'érige, comme si souvent, en précurseur de la réalité : Jorge Luis Borges avait notamment anticipé dans sa nouvelle Funes el memorioso (Funes ou la mémoire) la force de l’oubli. Son personnage se souvient de tout, absolument tout. Résultat ? Il est incapable de penser. Car penser, c’est oublier les détails, c’est généraliser, c'est particulariser, c’est faire abstraction, c'est diverger et choisir… En ne pouvant rien oublier, l’IA risque l’enlisement : elle est une archive. Chez l’humain, l’oubli n’est pas un effacement, c’est une élaboration. Le maintien d’une réminiscence qui permet de rebondir, une fulgurance… C’est ce que les philosophes appellent l’incorporation. Cet espace libéré par l’oubli est précisément là où naît l’imagination. Je peux en dire autant de nos peurs, nos douleurs, nos erreurs et expériences… Le propre de l’homme est aussi dans sa vulnérabilité et son imperfection, sans compter avec son goût de l’effort, sa ténacité, son courage, sans ambition, sa bienveillance, sa solidarité, son aspiration à la liberté et à l'amour… Mais pour ça, nul besoin du retour du stigmate.

Dans un monde saturé de contenus synthétiques parfaits et quasi-gratuits, la perfection perdra sa valeur marchande. Le concept esthétique du wabi-sabi japonais, qui célèbre la beauté de l’imperfection et de l’impermanence, pourrait parfaitement illustrer notre réalité future. Le wabi traduit la simplicité, la nature et évoque la beauté dans sa forme la plus modeste. Le sabi traduit l’usure du temps et l’attrait de ce qui a vécu.

Face à la rupture de l’IA et à la logorrhée numérique, une autre rupture s’annonce : celle d’un retour aux limites biologiques, à la « re-sanctification » de l’humain... au primat du label « human made ».

 

Hakam EL ASRI


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