A bout de souffle ou le vertige démocratique ?

V

ous l'entendez ? Le cœur des nations libres bat de plus en plus lentement, entre apnée citoyenne et étourdissement institutionnel... On ne compte plus les oraisons funèbres prononcées au chevet de nos démocraties. Une question récurrente de notre époque : y a-t-il vraiment un essoufflement démocratique ? Qu'on me permette d'expliquer de quelle tribune je m'exprime : je suis venu de ces rivages du Sud avec l'ambition de l'idéal démocratique. Se confronter aujourd'hui au délitement de ce mirage suscite en moi un désenchantement incommensurable ; là où certains entrevoient une crise, peut-être passagère, je vis un bouleversement de repères et une perte d'horizon. Mon amertume est, par la force des choses, bien plus profonde.

Parlons du constat. Sommes-nous face à une crise de régime, une fatigue structurelle ou un simple sentiment d'érosion ? Ma réponse serait disons... œcuménique – terme religieux qui désigne une volonté de rassembler des points de vue divergents –. Le constat est que la démocratie connaît tout cela à la fois, et les signaux d'alerte sont légion.

L'abstention record, un désintérêt pour les urnes qui suggère que le vote n'est plus perçu comme le levier du changement ; la montée des populismes, le succès des discours de « rupture » et le rejet des élites traditionnelles ; enfin, le recul des libertés – selon le dernier rapport de Freedom House, publié en 2025, la liberté dans le monde a continué de reculer pour la dix-neuvième année consécutive, marquant une tendance inquiétante depuis 2006 –.

Comment expliquer la récession démocratique ? Comme toujours, la réponse est multifactorielle. Trois facteurs sont communément avancés : d'abord, la crise de la représentativité. C’est le fameux fossé entre « la base » et « les élites ». Leurs décisions apparaissent hors sol, déconnectées du vécu et des préoccupations quotidiennes des peuples. Il y a aussi l'impuissance grandissante des responsables politiques eux-mêmes, face à la mondialisation, face à la financiarisation, face aux entreprises multinationales (les GAFAM entre autres), face aux structures supranationales et multilatérales – si l'ONU est en perte de crédit, la Commission de l'UE reste en ligne de mire –. Résultat, le citoyen a l'impression que sa volonté est sans portée, que les grandes orientations et décisions se prennent ailleurs. Il y a enfin la polarisation, largement due à la révolution numérique et aux réseaux sociaux qui ont transformé le débat public ; la chambre d'écho médiatique fait que l'information, les idées et les croyances sont renforcées par l'enfermement et la répétition dans un système clos qui crée des bulles de certitudes. La désinformation fragilise le socle des communs et l'instantanéité compromet la réflexion. Le court-termisme est patent ; la prise de décision en démocratie, elle, exige du temps.

Chose surprenante, beaucoup de ce que nous vivons aujourd'hui comme une « crise moderne » avait été identifié avec, parfois, une précision chirurgicale dès l'Antiquité ou lors des Lumières. Je passe sur l'ami Platon, comme chacun sait, redoutable adversaire de la démocratie athénienne, qui a décrit un cycle de dégénérescence des régimes politiques qui résonne étrangement aujourd'hui, où la démocratie mène inévitablement à l'anarchie « car chacun ne veut suivre que son propre désir (plutôt que l'intérêt commun). Cela ouvre la porte au démagogue : celui qui flatte les passions de la foule pour prendre le pouvoir et finit par s'installer comme tyran ». Cela évoque sans conteste la montée actuelle des populismes.

Au XIXe siècle, Alexis de Tocqueville avait anticipé les effets du conformisme de la majorité (De la démocratie en Amérique). Il concevait un essoufflement de la démocratie non pas par la violence, mais par l'apathie. Il redoutait que l'égalisation des conditions ne pousse les individus à se replier sur leur sphère privée, abandonnant la gestion de la cité à un « tuteur » tout-puissant. Il avait appelé cela « le despotisme doux » et décrivait avant l'heure une société de consommation où le citoyen, focalisé sur son bien-être matériel, finissait par perdre le goût de la liberté politique. Plus proche de nous, Hannah Arendt a théorisé la perte du « monde commun ». Elle craignait que l'espace politique – lieu de la parole et de l'action – ne soit envahi par la gestion purement technique et économique ; système où le citoyen n'a plus véritablement voix au chapitre.

Je peux continuer longuement comme cela, avec Montesquieu et son postulat sur la corruption des principes et son pendant actuel en termes d'influence des lobbies et des intérêts privés ; ou encore Karl Marx avec la mainmise du capital et l'irrémédiable primauté des marchés financiers sur les décisions d'État… Pour la plupart de ces penseurs, la démocratie n'était pas un état stable et permanent, mais un équilibre à la fois fragile et exigeant où une grande vigilance citoyenne était de rigueur.

L'essoufflement actuel serait-il, en substance, le signe d'un relâchement de vigilance ?

On me reproche parfois d'avoir une pensée arborescente ou rayonnante, un euphémisme pour dire que j'aurais tendance à me disperser ! Je réponds que ma pensée n'est que « circonspecte » (au sens étymologique) ou encore mieux – mais là c'est de la prétention – herméneutique. En philosophie, le cercle herméneutique décrit un processus d'analyse (pour comprendre le tout, il faut comprendre les parties, et chaque retour au « tout » approfondit la compréhension des parties).

Je m'arrête donc à la perte de vigilance, hypothèse heuristique pour l'essoufflement démocratique. La question corollaire porte nécessairement sur le pourquoi de cette perte de vigilance. Comment expliquer le désintérêt pour la chose démocratique ? Il me semble que le concept de « biopouvoir » développé par Michel Foucault offre une clé de lecture intéressante pour comprendre pourquoi le citoyen moderne se sent « hors-jeu ». Pour Foucault, le biopouvoir est le passage du « faire mourir et laisser vivre » au « faire vivre et laisser mourir ». Cela mérite une explication. Dans le régime de la souveraineté (l'Ancien Régime), le droit de vie et de mort est en réalité un droit de mort. Le souverain n'exerce son pouvoir sur la vie qu'au moment où il peut s'en emparer lors d'une guerre ou d'une exécution. C'est un pouvoir de prélèvement : il prend la vie, le temps et les biens des sujets. Avec le XIXe siècle, l'objectif change. L'État ne veut plus simplement être craint, il veut être efficace. La population devient une ressource qu'il faut optimiser. Le pouvoir investit la vie de part en part. Il s'agit désormais de gérer le vivant. Le but est de maximiser les forces, de prolonger la durée de vie et de réguler les processus biologiques de l'espèce. La mort devient l'instant où l'individu échappe au pouvoir. Elle est rejetée du côté de l'intime, du « hors-champ » – jusqu'à récemment, l'État s'en mêle désormais –. C'est la gestion de la vie elle-même (santé, natalité, hygiène, productivité…) qui devient l'enjeu politique central. Je passe sur les critiques faites à Foucault et sur le paradoxe foucaldien – plus le pouvoir se donne pour mission de « faire vivre », plus les guerres deviennent sanglantes ! Mais cela reste légitime, on ne tue plus au nom du roi, on tue désormais au nom de la survie ou du bien-être de la population, on élimine ce qui est perçu comme une « menace » pour le bénéfice du corps social –.

Ne vous laissez pas distraire par mes digressions ! Revenons à la question du désintérêt démocratique. Elle est intrinsèquement liée à la gestion du « faire vivre », qui est nettement plus complexe que le « laisser vivre ». La santé publique, les équilibres économiques, l'écologie, le travail, les mobilités, le logement, le bien-être de la population… sont une affaire d'experts. Les décisions deviennent techniques plutôt que politiques. Le débat d'idées est remplacé par les études, les rapports et les analyses. Le citoyen a l'impression que son avis ne compte plus face à celui des sachants – les vrais, je ne parle pas des commentateurs médiatiques –. Effet sur la démocratie : si la solution est « scientifiquement démontrée », le vote devient somme toute inutile. On entre dans l'ère de la gouvernementalité, où l'on administre des populations au lieu de diriger des citoyens.

Deuxième incidence : l'atomisation et le contrôle des corps. Le biopouvoir s'exerce sur le corps des individus par des normes. La focalisation se fait sur la performance individuelle, la santé personnelle et la sécurité ; l'individu est incité à s'occuper de son propre « capital-vie », autrement dit, la préoccupation constante de soi-même. Comme le craignait Tocqueville, cela favorise un repli sur la sphère privée, sous couvert de « bien-être » et de « normativité », et détourne naturellement du « corps politique ».

Troisième incidence : le sentiment de n'être qu'un « objet » de gestion. Le citoyen n'est plus l'expression d'une volonté, il est géré comme une ressource et traité comme une donnée. Cela a des répercussions majeures – du moins de mon point de vue – : au-delà du sentiment d'impuissance, le citoyen abandonne la lutte pour les idéaux . Il participe au débat qu'on lui propose : il lutte pour les acquis sociaux, les horaires et les conditions de travail, les retraites, la sécurité sociale… Il râle et manifeste sur le pouvoir d'achat, la taxe écologique… Imparablement, la démocratie s'appauvrit. L'ironie foucaldienne est sombre : plus l'État s'occupe de nos vies, plus nous perdons le pouvoir sur nos destins politiques. Le biopouvoir rend la vie plus longue et plus sûre, mais il produit une démocratie anesthésiée.

Pire encore   j'avertis le lecteur que ce qui suit est un saut conceptuel audacieux d'un point de vue sociologique –. Prenons un travers de l'époque contemporaine : le complotisme – au hasard😉 –. À partir du moment où la vérité est détenue par l'expert (le scientifique, l'économiste, le sociologue…), le citoyen « lambda » est mis sur la touche, car il n'a pas les compétences pour contester la courbe du PIB, le taux de performance d'un process ou le niveau de toxicité d'une molécule... En adoptant une théorie alternative, l'individu reprend le pouvoir sur le savoir. Il n'est plus celui qui subit une vérité descendante, il est celui qui découvre une vérité cachée. On appelle cela la souveraineté épistémique qui passe par des légitimations alternatives : « Je décide de ce qui est vrai. Vous avez les diplômes, les savoirs, les fonctions... moi j'ai la lucidité » ; il y a restauration d'une forme d'égalité, même si elle repose sur des bases factuelles erronées.

Mais cela n'est pas tout. La vie que nous proposent les pouvoirs en place est proprement assommante ; on y parle de protocoles, de normes de sécurité, de gestion de flux... Cela vide la politique de son souffle épique. Le complotisme, lui, réenchante le monde même de façon négative. On ne vit plus dans une société gérée par des bureaucrates "médiocres", mais dans un monde dirigé par des forces certes occultes et mystérieuses, mais fascinantes – dérivé de fascinum (sortilège, amulette), passé du sens magique de « paralyser par le regard » à celui d'attraction irrésistible –. Cerise sur le gâteau, cela remet l'individu au centre et lui redonne de l'importance. S'il y a complot, alors il y a combat. Le sujet complotiste redevient un « résistant », peut-être même un héros, avec une stature politique dans un monde qui nous a réduits à des consommateurs et des numéros de sécurité sociale.

Le problème, c'est que cette façon de réaffirmer sa souveraineté est souvent destructrice. En rejetant la rationalité commune, l'individu s'isole dans une bulle cognitive et perd toute capacité d'action réelle sur le système qu'il dénonce. Il finit par aggraver les choses en s'excluant plus avant du débat qu'il voulait réinvestir. Certains sociologues appellent cela la « citoyenneté négative ». Pierre Rosanvallon, dans La Contre-démocratie, explique qu'on en est à l'âge de la défiance. Dans la mesure où les citoyens n'arrivent plus à exercer un pouvoir d'action (voter pour changer les choses), ils exercent un pouvoir de surveillance et de refus. Le complotisme, à cet égard, est la forme « pathologique » de la vigilance citoyenne !

Le désenchantement que connaissent les sociétés occidentales naît de l'écart entre la promesse démocratique (le peuple est souverain) et la réalité politique actuelle (la population est gérée).

Mais un post n'est pas censé être trop long, je vais donc m'en tenir à cela. Puisque j'ai cité Foucault, il serait légitime de lui donner le mot de la fin. La résistance, pour Foucault, n'est plus d'attendre le « Grand soir », mais de multiplier les poches de liberté là où le pouvoir essaie de nous normaliser. C'est une vision très fragmentée : on ne cherche plus à « prendre le pouvoir », mais à cesser d'être ce que le pouvoir veut que nous soyons. La nouvelle résistance se déplace vers des modes de vie alternatifs positifs. Créer sa propre éthique, changer sa consommation, inventer de nouvelles manières d'habiter le monde ou de se lier aux autres. Foucault plaide pour une esthétique de l’existence, c'est ce qu'il appelle transformer sa vie en une « œuvre d'art ».

Pour tout vous dire, même si cela répond en partie au désir de l'individu comme subjectivité, ça ne me paraît aucunement suffisant ni même pertinent pour la construction citoyenne du commun, tout au plus une mise en abyme. Un monde nouveau reste à concevoir.

 

Hakam EL ASRI



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Commentaires: 3
  • #1

    Kacou Patrice (dimanche, 08 mars 2026 12:49)

    Très bonne réflexion sur l'essoufflement de la démocratie. Il y a donc intérêt à repenser les théories politiques.

  • #2

    Josiane (vendredi, 13 mars 2026 18:06)

    Je partage ton analyse Hakam �

  • #3

    Pascal C (vendredi, 13 mars 2026 18:28)

    "on ne cherche plus à « prendre le pouvoir », mais à cesser d'être ce que le pouvoir veut que nous soyons. La nouvelle résistance se déplace vers des modes de vie alternatifs positifs"
    Je valide à 200% cher ami !
    Après une rupture conventionnelle je me suis installé à la campagne, loin du tumulte parisien, et 6 mois plus tard je savoure la réappropriation de MON temps pour des activités à forte valeur sociale ajoutée (famille, amis, et autres humains dignes d'attention et d'intérêt) ET de la NON activité (sommeil, méditation, observation de la nature). Alors qu'il s'agit maintenant de lancer ma propre activité libérale - avec l'humain au centre of course ! - je n'arrive toujours pas à me résoudre à me soumettre à la "nécessité" - dit-on ! - de créer un compte LINKEDIN... Allez savoir pourquoi, hein ?! LOL