dolescent et grand lecteur, l'un de mes auteurs préférés était Philip K. Dick, l'une des figures les plus importantes de la science-fiction du XXe siècle. L'univers dickien, un peu déroutant, brouille les frontières avec des personnages luttant dans des réalités alternatives et contre des sociétés monopolistiques.
Dans « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » – dont est inspiré le film Blade Runner – certaines multinationales comme la Tyrell Corp créent la vie ou manipulent la perception de la réalité. Dans ce roman, l'entreprise ne gère pas seulement les ressources, sa souveraineté s'exerce sur l'esprit. Elle gère ce que vous voyez, ce que vous croyez et même ce que vous êtes ; la multinationale comme puissance existentielle.
J'étais loin d'imaginer qu'un jour les visions hallucinées d'un P. K. Dick, d'un Neal Stephenson ou d'un William Gibson – plus cyberpunk et moins ma tasse de thé – deviendraient une réalité. Dans Zaibatsus de Gibson (terme emprunté aux conglomérats japonais), ce sont des entités dynastiques et multinationales qui possèdent leurs propres armées, leurs propres satellites et leur propre système judiciaire. La souveraineté ne réside plus dans le territoire géographique, mais dans le flux de données et le capital financier. Le « pouvoir » est devenu une entité fluide et invisible, circulant dans la « Matrice »...
J'ai évoqué dans un billet précédent la notion de biopouvoir où la vie du peuple devient une préoccupation d'experts et de fonctionnaires de l'État, rendant l'implication citoyenne des individus superflue et à tout le moins sans véritable plus-value… Désormais, nous nous acheminons vers une réalité dystopique, où même les États et leurs gouvernements deviennent progressivement des reliques du passé, dépourvues de pouvoirs régaliens. Aujourd'hui, le rassemblement annuel du Forum économique mondial, avec ses mégacorporations aux budgets supérieurs à ceux des nations, ressemble à ce qui était autrefois relégué au rayon « Cyberpunk » de la science-fiction.
Si l'on prend le palmarès des cent plus grandes entités économiques mondiales, plus de 60 % d'entre elles sont des entreprises et non des pays. On estime aujourd'hui qu'il existe une trentaine de multinationales qui possèdent une combinaison d'autonomie, d'influence normative (elles fixent les règles) et de puissance financière suffisante pour qu'elles agissent comme des entités souveraines de fait. C'est le cas, en particulier, pour les multinationales technologiques (les Big Tech), un groupe restreint mais particulièrement puissant. Leur influence ne repose pas seulement sur la finance – 3 000 à 4 000 milliards de dollars tout de même pour les leaders, somme supérieure au PIB de pays comme la France, le Royaume-Uni ou l'Inde –, mais sur le contrôle de pans entiers d'infrastructures vitales : semi-conducteurs, technologies de communication, cloud, IA… Autrement dit, le contrôle des outils de production du savoir, mais aussi le stockage et la circulation des informations, des données… Autrement dit le contrôle de biens communs immatériels, mais aussi la génération des conditions propres d'utilisation, de modération des contenus… Autrement dit l'édiction de règles et de lois de substitution.
C'est, à vrai dire, le manifeste de l'une d'entre elles qui me fait réagir par ce billet : Palantir, entreprise d'IA dont le produit phare Gotham AIP (Artificial Intelligence Platform) est adopté par la DGSI en France sur une base transitoire depuis 2015 (!) et dont le Maven Smart System est élevé au rang de « programme officiel » (non remplaçable) par l'armée américaine… Cette multinationale a publié sur X en avril 2026 une synthèse en vingt-deux points de l'ouvrage d'Alex Karp (le PDG) intitulé The technological Republic qu'elle revendique comme manifeste. Ce texte me paraît être un cas d'école de la « prétention de souveraineté » des multinationales ; il y est beaucoup question de morale et de survie civilisationnelle.
Le texte affirme que l'âge de la dissuasion nucléaire est révolu et que nous entrons dans l'ère de la dissuasion par l'IA. Heureusement qu'il y a Palantir – l'entreprise se présente comme le gardien de cette nouvelle paix armée –. Le texte affirme que les ingénieurs ont un « devoir moral » de participer à la défense de l'Occident et de ses valeurs, et rend compte sans ambages de la hiérarchie des cultures. Le manifeste soutient que certaines cultures sont « progressistes et productives », tandis que d'autres sont « dysfonctionnelles et régressives ». De fait, Palantir s'arroge le droit de définir quelle culture mérite d'être soutenue par sa technologie. Dans sa lancée, Karp propose une fusion entre la puissance algorithmique privée et la puissance étatique. Pour lui, l'État ne peut plus assurer ses fonctions régaliennes sans l'infrastructure de sociétés comme la sienne. N'est ce pas un peu vrai ?
J'ai choisi trois phrases du manifeste qui illustrent la manière dont une entreprise privée s'exprime désormais : sur la puissance militaire : « La question n'est pas de savoir si les armes autonomes seront construites, mais qui les construira et pour quel usage » ; sur le jugement civilisationnel : « Nous ne devons pas céder à la tentation superficielle d'un pluralisme vide qui ignore que certaines cultures ont produit des merveilles, quand d'autres se sont avérées nocives » ; sur la relation État-entreprise : « Le logiciel n'est pas un outil au service de la nation, il est l'infrastructure même de la République technologique de demain. »
Les propos de Palantir ne sont certes pas représentatifs, mais ils ont été perçus par beaucoup comme une première rupture illustrative de la nature du pouvoir des entreprises technologiques. Traditionnellement, ces multinationales adoptent une posture de neutralité. Le manifeste de Palantir fait l'inverse : il est clivant, idéologique et martial. En critiquant ouvertement le « pluralisme » et en prônant le réarmement, Palantir ne se comporte pas comme une société cotée en bourse, mais comme un complexe militaro-industriel autonome qui "dicte" sa vision aux États qu'il est censé servir. Ces propos ont été même qualifiés de « dog whistles » (sifflets pour chiens) avec une vision « technofasciste ». Le manifeste positionne Palantir non plus seulement comme un fournisseur de logiciels, mais comme un acteur idéologique, un accélérateur de polarisation et une menace pour les normes démocratiques – toutes proportions gardées, nous ne sommes pas loin du débat récent qui a prévalu en France sur la liberté d'expression après l'éviction d'un éditeur réputé exemplaire –.
Il n'y a pas eu de « grand soir » où les multinationales se sont immiscées dans la vie des États jusqu'à mettre à l'index les gouvernements. Il y a eu un glissement progressif alimenté par plusieurs facteurs structurels. Dans les années 90, on pensait encore en termes de frontières physiques, mais l'économie numérique a changé la donne. La dématérialisation a été un facteur déterminant dans les évolutions de la souveraineté. Les multinationales ont réussi sur trois volets complémentaires : la maîtrise de l'infrastructure technologique, la capture de l'expertise et le ravissement de l'attention. Ces entités ont désormais le monopole des technologies d'avenir, la plus forte concentration de compétences de tous les temps et la capacité de façonner les opinions à loisir. Qui plus est, elles ont le sens de l'ubiquité , elles sont partout, tout en étant insaisissables, face à des États territorialisés qui donnent l'impression, par leurs compromissions, qu'ils ont d'ores et déjà perdu la partie.
Étonnant de voir comment la science-fiction avait anticipé qu'un jour, le pouvoir économique et informationnel risquait de devenir plus coercitif que la force armée, incarnée en son temps dans la « légitimité de la violence » comme seule prérogative des États.
C'est ce que l'on appelle parfois le « Néoféodalisme » avec les multinationales comme nouveaux seigneurs. Moi sûrement, vous peut-être, sommes les serfs numériques qui cultivons nos données (la rente) en échange de l'usage de leurs terres (plateformes). Dans ce rapport, la démocratie est révoquée car le « citoyen » est un simple utilisateur qui se doit de respecter les conditions générales d'utilisation (CGU). S'il n'est pas d'accord, il est banni tout bonnement et simplement. Dans l'époque féodale, même le serf avait un droit quasi inaliénable d'usage sur la terre à laquelle il était attaché : le droit de tenure et des chartes de franchise.
C'est un constat un peu sombre, j'en conviens. Lorsque l'État n'a plus les moyens techniques de comprendre les algorithmes qui gèrent sa propre armée, sa police, son économie ou sa santé, il perd sa souveraineté au profit de ceux qui produisent le code. Nous sommes entrés dans une ère d'asymétrie cognitive, l'État est de plus en plus aveugle, les multinationales voient.
Notons tout de même que durant l'ère féodale, un seigneur sans paysans est un seigneur ruiné. Les serfs avaient deux voies extrêmes pour se sortir des excès des seigneuries : il y avait la fuite, selon la règle coutumière, un serf qui parvenait à rester un an et un jour sans être capturé devenait un homme libre ; et puis, il y avait les jacqueries. Quand tout échouait, restait la violence. Des explosions de colère, solutions ultimes qui se terminaient souvent par une répression sanglante mais qui avaient le mérite, somme toute, de modérer un tant soit peu les ardeurs des seigneurs.
Hakam EL ASRI




Écrire commentaire