La philosophie du Joker

« Introduisez un peu d'anarchie, malmenez l'ordre établi et tout bascule dans le chaos. Je suis un agent du chaos. Et vous savez ce qu'il y a avec le chaos ? C'est qu'il est équitable. »

 

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n revoyant il y a peu le film « The Dark Knight » de Christopher Nolan, j'ai été frappé par une tirade du Joker à l'adresse d'Harvey Dent, à moitié brûlé en soins à l'hôpital . Il y définissait le chaos non comme un principe de confusion et de désordre, mais comme un agent égalisateur. Le chaos, pour le Joker, serait impartial. Sur quoi repose cette conviction ? Pour lui, la civilisation de Gotham est le fruit des ambitions de ceux qui détiennent le pouvoir – les très riches, les politiciens, la mafia… –. Il estime que les stratégies qu'ils mettent en œuvre sont intrinsèquement injustes, car elles sont conçues par des gens au pouvoir pour maintenir leur position. Contrairement à la justice humaine, qui peut être corrompue ou biaisée, le chaos frappe aveuglément. Une explosion ne choisit pas entre un riche banquier et un sans-abri. Le chaos ramène tout le monde à un état de nature où le statut social, l'argent ou la moralité ne protègent de rien. Il y aurait donc une grande équité dans l'aléa. La réalité est que le Joker n'a que faire de la justice ou de l'égalité sociale : en postulant que le chaos est impartial, il affirme que la seule chose « juste » dans un monde absurde est l'imprévisibilité totale. C'est d'ailleurs ce qui fera son succès face à l'action « inepte » des autorités. Comme le dit le Joker, les « planificateurs » sont prévisibles. Ils essaient de contrôler des variables, tandis que lui se contente d'injecter l'incontrôlable – la peur et l'aléatoire – pour faire s'effondrer les châteaux de cartes. C'est une asymétrie que l'on connaît déjà dans l'action terroriste. Mais le Joker ne gagne pas en tablant exclusivement sur le chaos : il compte beaucoup sur les faiblesses des autres. La cupidité et la corruption des autorités lui facilitent énormément la tâche. Gotham est déjà un corps malade.

Le Joker n'est pas un criminel classique. Il s'apparente beaucoup à la figure mythologique du fripon – farceur ou trickster en anglais –. La figure du fripon est l'un des archétypes les plus anciens et les plus universels de l'humanité. On le retrouve dans presque toutes les mythologies et cultures. C'est un personnage qui brise les règles, qu'elles soient divines, sociales ou naturelles.

Figure équivoque et ambivalente dont peut surgir le bien, mais bien plus souvent source de désordre et de chaos, briseur d'ordres établis, farceur humiliant. Il incarne une force duelle et vacille d'une apparente légèreté à une pesante et profonde gravité. Ses stratagèmes ont souvent une seconde lecture qui questionne – voire sabote – les certitudes, les conventions et les conformités. Le trickster est l'artisan du désordre : contrairement à l'imposteur qui cache la vérité, le trickster l’exhibe sous un costume de carnaval pour que personne ne la reconnaisse. C’est le grain de sable qui empêche les sociétés de tourner en rond. Les anthropologues comme Claude Lévi-Strauss parlent de « décepteur » (celui qui trompe, qui trahit). Chose étrange, il a beau être le géomètre des impasses, c'est parfois vers lui qu'on revient pour régler des problèmes dont il est bien souvent la cause. C'est le recours toxique, le pompier pyromane.

Avouons-le, le trickster nous fascine, car il représente notre désir caché de transgression. Mais il nous terrifie car il nous rappelle que nos structures sociales sont fragiles. Il révèle l'hypocrisie des puissants et met à nu des structures devenues trop rigides ou corrompues. Ce faisant, il force parfois la société à se réinventer. Ce qui définit le trickster est son refus des règles de son propre camp. Il est sans doute un symptôme ; son apparition devrait nous alerter.

Aujourd'hui, le trickster positif est peut-être le lanceur d’alerte ou l'activiste Anonymous ; Banksy, l’artiste de rue qui utilise le « trick » pour subvertir le marché de l'art ; le hacker, d'une certaine manière, utilise les failles d'un système complexe pour alerter sur la fragilité du système. À une échelle plus sombre, il y a le troll, une version dégradée du trickster. 

Que penser alors d'un certain Trump ou de ses acolytes comme Musk, le chef d'Etat prétendument le plus fort du monde et l'homme d'affaires le plus riche de tous les temps ? Ceux-ci rejettent le décorum et les conventions du pouvoir sans pour autant en rejeter les prérogatives. Ils utilisent leur position comme bouclier, s'abritant derrière leur statut pour s'octroyer le privilège de l'outrance. Magistères de pacotille avec l'assurance des intouchables, ils utilisent leur position pour se donner la licence d'exprimer ce que bon leur semble : le mépris des faits, le manque de tact, l'opportunisme... Leur attitude a tout du tour de magie, le « trick » ultime : le langage cru, les provocations constantes, les ruptures et les incohérences pour se rendre inintelligibles. Ils se mettent en scène et prétendent s'inscrire dans une liminalité, en outsiders qu'ils ne sont pas. Eux font et défont les lois, jouent avec les marchés, promettent la disruption techno-utopique, transgressent les codes et les règles…

C'est exactement ce que font les personnages de fripons dans les contes : ils entrent dans le palais du roi non pour le renverser, mais pour railler le roi, dénigrer ce qui fait le roi et mettre le désordre dans le banquet. Comme le Joker qui veut montrer que les stratégies sont inutiles, ces figures utilisent l'imprévisibilité et le chaos comme armes stratégiques. La différence, c'est que ces derniers détiennent les rênes du pouvoir. Ils sont censés en incarner la responsabilité, la légitimité et la sincérité. La question n'est alors pas de savoir comment lutter contre ce type de fripons, elle devient tout autre. Il y a lieu de s'interroger : de quel mal sont-ils le révélateur ?

 

Hakam EL ASRI

 

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Commentaires: 2
  • #1

    Samira B (mardi, 03 mars 2026 14:52)

    Excellente analyse ! Le rapprochement entre le Joker et le trickster mythologique est vraiment éclairant.
    La question finale est "captivante" : Et si ces nouveaux supers vilains n'étaient pas la cause du problème mais simplement son révélateur ? Ça donne vraiment à réfléchir.

  • #2

    Josiane (mardi, 03 mars 2026 17:47)

    Tellement juste.��