e terme « civilicide » (du latin civilis et le suffixe -cide, "tuer"), construit sur le modèle de « génocide » ou « ethnocide », est un néologisme qu’on ne trouve pas dans les dictionnaires – pas encore –. Il est utilisé dans les milieux académiques pour désigner l’anéantissement délibérée d’une civilisation. Le civilicide est donc la destruction des structures sociales, culturelles, historiques et économiques qui participent d’une civilisation existante.
L'histoire ne retient qu’un seul civilicide à ce jour – et encore, il y a débat –, celui de l’acharnement de Rome contre Carthage en 146 av. J.-C. ; un des rares exemples d’un génocide et d’un civilicide prémédités dans l’Antiquité. Le civilicide de Carthage s’inscrit comme épilogue au cycle des guerres puniques entre les deux entités. Durant la deuxième guerre punique, le général carthaginois Hannibal Barca, jurant de se venger de l’humiliation subie durant la première, avait, pendant quinze ans, envahi l’Italie, menaçant Rome et massacrant les légions romaines. Ce traumatisme a ancré chez les Romains l’idée que tant que Carthage existerait, Rome ne serait jamais en sécurité. La survie de l’un impliquait l’éradication de l’autre, sans compter que Rome convoitait le monopole absolu sur la Méditerranée. En éradiquant Carthage, elle ne supprimait pas simplement un rival, elle s’appropriait ses routes commerciales. Pour justifier la destruction d’une civilisation aussi brillante, la rancœur et les hostilités ne suffisent pas, les Romains accusaient les Carthaginois de pratiquer des sacrifices d’enfants (le rite du tophet) et décrivaient la punica fides (la foi punique) comme synonyme de traîtrise et de fourberie. En déshumanisant Carthage, Rome présentait sa destruction non comme un crime, mais comme une nécessité morale. La fin de la troisième guerre punique entre Carthage et Rome atteste d’une volonté d’effacement caractéristique du civilicide. Des auteurs comme Appien ou Polybe décrivent une éradication totale. La ville a brûlé pendant dix-sept jours. Les murs ont été rasés. Sur 500 000 habitants, seuls 50 000 ont survécu pour être vendus comme esclaves.
Je marque un arrêt sur ce que recouvre la notion de civilisation, d’autant que la signification du terme a beaucoup évolué. Dans une conception classique, la civilisation est quasi synonyme de progrès, de raffinement – une organisation avancée qui inscrit de fait une vision hiérarchique, il y a les civilisés et les autres –. Dans la conception anthropologique moderne, la civilisation est une manière structurée parmi d’autres d’organiser une société. Je laisse de côté les définitions philosophiques, en la matière, les philosophes ont des perceptions contradictoires, voire antinomique – entre le raffinement sous-jacent à la définition d’un Kant et les inégalités, la corruption et les artifices sociaux dans la perception d’un Jean-Jacques Rousseau, il y a un monde –. Je propose pour ma part une définition un tantinet systémique et multidimensionnelle : une civilisation, c’est un ensemble complexe, caractéristique d'une société ayant construit un système globalement cohérent et durable : une culture commune (langue, traditions, croyances, art), souvent une écriture ; une organisation sociale (hiérarchies, institutions) ; des règles politiques et juridiques (lois, formes de pouvoir) ; des normes techniques ou scientifiques ; une économie organisée (échanges, agriculture, industrie, commerce).
Même à relativiser l’outrance de la rhétorique guerrière, souvent destinée à dissuader ou impressionner, parler d’anéantissement volontaire d’une civilisation est une question qui ne devrait en aucun cas être banalisée ou laisser indifférent. Une telle menace est de l’ordre du nihilisme apocalyptique. Cela serait même une réalité ontocidaire que civilicidaire, l’ontocide étant du registre de l’assassinat de l’être, de son essence même. L’ontocide, c’est l’acte de nier ou de détruire la légitimité d’exister d’un être ou d’un groupe en tant qu’entité distincte. On le sait depuis Samuel Huntington et son « Choc des civilisations » – théorie largement battue en brèche –, certains continuent cependant de soutenir que les civilisations sont parfois mutuellement incompatibles, le « syndrome d'hannibal » si je puis dire. Une attaque contre une civilisation concurrente est alors perçue comme une victoire stratégique pour la permanence de la première et l'expansion de ses propres valeurs.
D’un point de vue humaniste, on peut considérer que chaque civilisation porte un mode de pensée et une vision particulière du monde. Chaque civilisation est une « expérience » de l’humanité. Détruire une civilisation, c’est supprimer une option, c’est commettre une forme d’amputation dans le corps social mondial. C’est d’ailleurs ce que défend l’UNESCO en affirmant que la diversité culturelle est aussi nécessaire pour le genre humain que la biodiversité pour le vivant. L’idée que le « génocide culturel » ou « épocide », bien que plus difficile à faire reconnaître juridiquement, est un crime contre l’espèce humaine, fait son chemin. Même à une échelle locale, la Cour pénale internationale a condamné en 2016 la destruction des mausolées de Tombouctou comme un crime de guerre, reconnaissant qu’attaquer ce patrimoine, c’est attaquer la conscience collective mondiale.
Que dire alors des velléités de destruction d’une civilisation ? Quand un dirigeant affirme pouvoir ou vouloir « anéantir une civilisation », on peut y voir l'expression d'un pouvoir ténébreux, une posture de jugement suprême, une logique proche des récits mythiques du châtiment. Chez les Grecs, le fait, pour un humain, de se hisser au niveau des dieux, de prétendre décider du destin d'un peuple, n’est autre que l’hubris, cela désigne la démesure. C’est précisément ce que les Grecs qualifient de « dangereux », quand la puissance ne se reconnaît plus de limite. Le mot « dangereux » est intrinsèquement lié à la domination. Il est issu du vieux français dangier (pouvoir, domination), du latin populaire dominiarium (dérivé de dominus, « maître »). avec une évolution du sens de « sous l’emprise, le pouvoir de quelqu’un » vers le « périlleux » au XIVe siècle.
Les Grecs valorisaient la mesure (métron) et l’équilibre. Cette idée est au cœur de leur vision morale et politique. Le danger apparaît quand un individu dépasse sa condition humaine. En réaction à cela, pour l'être optimiste, funambule joyeux de l'improbable : la Némésis intervient comme principe régulateur, à l’origine la déesse de la « juste mesure » et de la distribution équitable. La Némésis est le « choc en retour ». Contrairement à la vengeance pure et simple, la Némésis est une forme de justice équilibrante, son rôle est de faire face à l’excès. C’est une mise en garde contre l’aveuglement que provoque le pouvoir total.
Pour l'être pessimiste, triste arpenteur des précipices : il nous faut prendre garde, car il peut arriver que la Némésis nous abandonne à notre propre sort, quand intervient l’âge de fer, l’ultime étape de la déchéance humaine. Hésiode décrit en effet l’histoire de l’humanité comme une succession de cinq âges (d’or, d’argent, de bronze...), allant d’une perfection divine vers une corruption totale à l’âge de fer. Hésiode brosse un portrait apocalyptique de ce que devient l’humanité à ce stade : l’inversion des valeurs, le mal est honoré, tandis que le bien est méprisé ; la force prime sur le droit ; la rupture des liens sociaux, les relations se désagrègent ; la parole donnée n’a plus de valeur, le parjure et le mensonge sont omniprésents… L’âge de fer est le point de rupture. À cet âge ultime, les deux déesses Aïdôs (la pudeur, le sens de la honte face au mal) et Némésis (l’indignation morale, la justice distributive), derniers remparts de la conscience humaine, se drapent dans leurs robes blanches et quittent la Terre pour rejoindre l’Olympe. C’est le temps d’une humanité livrée à sa propre violence, sans aucun frein moral ou divin, illustrant parfaitement la perte de la dimension spirituelle et héroïque de l’homme ; l'âge de la mise à mort des civilisations.
Hakam EL ASRI




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Kacou Patrice (dimanche, 19 avril 2026 07:29)
Merci Hakam pour ce texte historique. Il vient à point nommé à un moment où des puissances humaines veulent anéantir l'une des plus riches et vieilles civilisation, l'Iran.
Samira B (lundi, 20 avril 2026 09:36)
Et les émissions de téléréalité auraient-elles déjà « civilicidé » notre civilisation sous couvert de divertissement ?