l est parfois des matins de grâce, qui ne demandent rien et offrent tout, où le moindre frémissement de l'air me fait poète, où la pensée se fait un fruit mûr qui tombe de lui-même dans le creux de ma main… C'est sans doute un matin comme ceux-là que j'ai conçu l'expression : « la fulgurance qui vient de loin ».
Une expression oxymoresque où l'éphémère et le durable se côtoient. La « fulgurance » évoque la brièveté absolue, l'éclair qui déchire le ciel ; le « loin » suggère la lenteur, la sédimentation qui se construit dans le temps long. La fulgurance ne se décrète pas, ne se possède pas, elle nous percute, puis nous rend à notre banalité, un peu éblouis.
La force de l'éphémère réside dans la brièveté, voire dans l'urgence. Ce qui dure toujours peut être remis à demain, ce qui disparaît ce soir exige une attention particulière. Face à un coucher de soleil ou une fleur de cerisier, saisir le moment exige une attention redoublée. La fragilité et l'évanescence rendent les choses précieuses. L'éphémère possède une puissance d'impact que la permanence finit souvent par émousser.
L'éphémère peut être synonyme de liberté et d'audace où on ose prendre des risques inconcevables dans le temps long. L'éphémère se renouvelle, c'est la marque du changement. Il peut être marquant et laisser une trace mémorielle indélébile, là où les choses permanentes finissent par devenir invisibles.
Est-ce à dire que, dans le duel de l'éphémère et du durable, c'est l'éphémère qui gagne ? Oh que non, bien au contraire. Nos cultures ont tendance à sacraliser le « durable » (la pierre, les traditions, les engagements…). Le durable est la stabilité et donc la sécurité, c'est la possibilité de construire, ce sont les références. Le durable est la structure.
Si l'éphémère nous fait vibrer, c'est sur le durable que nous bâtissons les civilisations. Créer le durable est le propre de l'homme, c'est sans doute une question existentielle, une manière de tricher avec la mort. Face à cette angoisse, le durable nous donne l'illusion d'une permanence qui rassure, qui donne l'impression que le monde est stable et que nos actions ont un sens qui va au-delà de l'instant. Le durable crée des racines. L'identité collective se reconnaît à travers des symboles qui traversent le temps (la langue, l'histoire, les monuments, les cultures, les lois…). Le durable, c'est aussi la possibilité d'accumulation, d'héritage et de transmission, de retour sur investissement… La cohésion sociale tire sa force de la stabilité. Sans le durable, la confiance s'effondrerait. Du coup, l'éphémère peut être perçu comme une menace pour cette sécurité et se fait synonyme de précarité, d'instabilité politique, d'incertitude du lendemain.
Il me semble qu'en tout instant, on vit cette tension entre le durable et l'éphémère. Nous valorisons moralement le durable (écologie, développement durable, engagements…), mais nous consommons frénétiquement de l'éphémère (modes, jeux, buzz, breaking news, innovations…). Cette tension entre notre besoin de stabilité et notre soif d'intensité définit une grande partie de l'expérience humaine.
C'est ce qu'on appelle parfois la « société liquide », où tout coule et rien ne se fixe, créant une forme de fatigue cognitive car l'humain n'est pas conçu pour vivre uniquement dans le flux permanent. C'est le sociologue et philosophe polonais Zygmunt Bauman (1925-2017), un des principaux représentants de l'école postmoderne – qu'il me déplaît d'évoquer ici car il a été un ancien agent des services de sécurité et de répression en Pologne communiste –, qui a théorisé ce concept une fois reconverti en citoyen britannique.
Il a mis en évidence l’essence de la modernité où la sécurité occupait dans un premier temps une place prépondérante au détriment de la liberté. Depuis, les sociétés postmodernes ont remanié l'équilibre au profit de la liberté, mais une liberté individuelle, dérégulée et privatisée. Bauman illustre ce changement en décrivant la télé-réalité comme une métaphore du monde postmoderne, où « ce qui est mis en scène est la superficialité, la jetabilité, l'interchangeabilité et l'exclusion » dans une société ultra-concurrentielle marquée par la « précarisation sociale ».
Dans la « modernité solide », les structures étaient stables : on gardait le même métier toute sa vie, on se mariait « pour toujours », on appartenait à une classe sociale... Dans la « modernité liquide », les structures ne tiennent plus leur forme, elles s'écoulent. C'est une société marquée par l'obsolescence (du latin obsolescens, participe présent de obsolescere, « tomber en désuétude », composé de ob- [devant] et solere [avoir l'habitude]). Même l'attachement devient un handicap car il empêche d'être « flexible ». On préfère les « réseaux » qu'on peut quitter d'un clic, aux « communautés » qui exigent un engagement. Mais si rien n'est solide, l'individu doit sans cesse se « réinventer » pour ne pas être emporté par le courant.
La tension entre ces deux pôles n'est pas nouvelle ; les grands courants philosophiques ont exploré ce dualisme. Pour Héraclite (l'éphémère absolu) « tout coule », le changement est la seule constante. Pour Parménide, en revanche, l'être est immobile et immuable, le changement n'est qu'une illusion de nos sens. Pour lui, ce qui est « vrai » doit forcément être éternel. D'autres se sont penchés sur cette dualité : Platon, Marc Aurèle, et plus proches de nous, Heidegger et Sartre, mais je m'arrête à la pensée nietzschéenne de « l'éternel retour ». Dans Le Gai Savoir, Nietzsche présente cette idée comme un défi lancé par un démon : « cette vie telle que tu la vis, tu devras la vivre encore une fois et d'innombrables fois… ». À première vue, le choix ne se rapporte guère à la question de l'éphémère et du durable et pourrait sembler traduire une conception héraclitéenne ou stoïcienne avec les notions de résurrection ou de réincarnation. Dans une lecture exclusivement éthique, l’éternel retour est plutôt une idée normative ; elle représente une injonction pratique qui nous pousse à agir de telle manière que l’on adopterait cet agir encore et encore si la vie devait être un éternel recommencement. Souvent, nous vivons en attendant « mieux » (les vacances, la retraite, un monde meilleur…). Nietzsche nous dit : si tu devais revivre cet instant précis, là maintenant, une infinité de fois, le voudrais-tu ? Nietzsche nous incite au refus de la « vie provisoire » qui pourrait être insatisfaisante. Accepter l'éternel retour transforme le « c'était ainsi » en « c'est ainsi que je l'ai voulu ». L'idée de l'éternel retour se résumerait de la sorte en un simple précepte : « Mène ta vie en sorte que tu puisses souhaiter qu’elle se répète éternellement ». Sur la forme, elle n’est pas sans rappeler l‘impératif catégorique de Kant – auquel je souscris pleinement – : « N’agis que si la maxime de ton acte puisse devenir universelle ». La tension entre durable et éphémère s'effondre, l'éphémère acquiert une fabuleuse densité et devient indélébile dans la trame de l'existence.
Pourtant, nous sommes souvent pris en étau entre la frustration de ce qui passe (la perte) et la lassitude de ce qui dure (l'ennui, la stagnation ou la répétition). L'éphémère nous blesse par le manque, et le durable nous étouffe par sa lourdeur.
Je ne peux faire l'impasse sur « le pendule de l'existence » de Schopenhauer – évoquer Schopenhauer, c'est plonger dans l'une des philosophies les plus pessimistes et des plus sombres, mais aussi les plus lucides du XIXe siècle –. Pour lui, « la vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l'ennui ». L'éphémère comme « inconsistance », puisqu'il meurt au moment même où il naît, il nous laisse les mains vides. Schopenhauer le décrit avec une cruauté parfaite : le désir est une souffrance (le manque), mais la satisfaction est une déception (l'ennui). L'éphémère est insatisfaisant car il est une promesse qui s'évapore avant d'avoir été tenue. On ne possède jamais l'instant, on ne fait que le regarder disparaître. Le temps long ne serait que le « cimetière des illusions ». La durée est le révélateur du faux, le regret et la déception. Dans la durée, les projets s'effritent, les amours s'usent et les idéaux se cognent à la réalité. Le temps long n'est plus vu comme une construction, mais comme une érosion.
Découvrir une « troisième voie » demande de changer notre rapport au temps. Les Grecs anciens distinguaient deux formes de temps : le Chronos (le temps linéaire, l'horloge qui dévore) et le Kairos. C'est le « moment opportun ». Il ne se mesure pas en secondes, mais en intensité. Dans le Kairos, on ne subit plus le temps, on l'habite. On s'installe dans la justesse de l'action.
Pour des penseurs comme Hannah Arendt, l'être humain peut transcender sa condition éphémère. Comment ? Par l'action et l'œuvre, en transformant le périssable en quelque chose qui « fait sens » : l'art, la transmission, l'engagement... Une façon de donner à l'instant éphémère une portée universelle. Il en est de même pour Spinoza, à cela près qu'il préconise de s'intéresser au savoir – ou la vérité – et donne une surprenante définition à l'éternité. Pour lui, l'éternité n'est pas une durée infinie, c'est une qualité de connaissance. Puisque le savoir est, tout simplement, le temps est sans prise !
La « fulgurance qui vient de loin », un antidote ? Si l'éphémère est d'ordinaire inconsistant et le temps long décevant, alors la fulgurance qui vient de loin pourrait être l'exception. Elle s'inscrit dans l'éphémère en lui donnant une ascendance ; elle s'inscrit dans le temps long en lui offrant une issue. Ce que nous percevons comme un jaillissement soudain n'est autre que le point de rupture du chemin lointain. C'est l'instant où le durable (la sédimentation) se transmute en éphémère (l'étincelle). Si la fulgurance ne venait pas de loin, elle serait superficielle, au mieux, une mode. Si ce qui vient de loin ne finissait pas en fulgurance, ce serait une charge pesante, une tradition morte, une nostalgie, un regret ou pire un remord.
La fulgurance a cela de particulier que les choses s'alignent soudainement pour produire une idée neuve avec une substance vieille de dix ans. C'est le passé qui se ramasse sur lui-même pour bondir dans le présent.
Je pense pour ma part que la fulgurance vient toujours de loin car le temps n'est pas une ligne droite, mais un ressort. Il comprime le durable jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus, puis se détend d'un coup, faisant jaillir le miracle dans une fabuleuse brièveté. Mais, la tension n'est rien sans la main qui l'ordonne. Imaginez le parfait tir d'une flèche atteignant sa cible : sa précision et sa puissance ne sont que l'aboutissement du savoir-faire de l'archer, la pureté de son geste, son ancrage, sa posture, son détachement, jusqu'à l'oubli de la cible.
Hakam EL ASRI




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Pascal (dimanche, 12 avril 2026 16:31)
Le Big Bang comme fulgurance" première : j'achète ! ;-)