aut-il que la vie ait un sens ? La vie a-t-elle une vocation intrinsèque ? Faut-il justifier son existence par ses actes ? L'existence peut-elle être sa propre justification ? … Des questions en lien avec un supposé exceptionnalisme du genre humain et dont les réponses restent en suspens. Je reviendrai sur l'exceptionnalisme – ce n'est pas le propos aujourd'hui –. Si ces questions sont assez récurrentes en philosophie, elles ne constituaient pas véritablement une préoccupation pour le commun des mortels ; longtemps , la réponse fut plutôt simple : la vie de l'homme était rythmée par toutes sortes de mythes ou des croyances cultuelles de toute sorte – monothéisme, polythéisme, dualisme, panthéisme, monisme, animisme, chamanisme et j'en passe –. Les choses ont commencé à changer avec le développement des sociétés industrielles et l’érosion progressive du fait religieux.
Chose étrange, la conception de la vie du point de vue religieux est très liée à la question de l'épreuve qu'il faut traverser, à tel point qu'il y a une sorte d'assimilation entre l'épreuve et le sens de la vie elle-même. Chose encore plus étrange, j'ai l'impression que la pensée philosophique ne s'est pas foncièrement opposée à cette idée. Il y est même question du « difficile qui est le chemin », pour ne citer que Søren Kierkegaard, représentatif de beaucoup d'autres.
Je ne sais pas vous, mais je trouve pour ma part que cette vision de l'existence comme un « parcours d'obstacles » permanent assez pesante. On a parfois l'impression que si ce n'est pas difficile, ce n'est pas « vrai » ou que cela n'a pas de valeur. Cette convergence entre le religieux et le philosophique s'explique par une idée commune : la vie ne serait pas un état de fait, mais une construction. Le « sens » ne nous serait pas donné au départ ; il se mériterait à la sueur du front. Dans de nombreuses traditions religieuses, les épreuves apparaissent comme une expression de la volonté divine avec des objectifs d'expiation, de purification ou de détachement. En philosophie, l'épreuve ou le difficile est perçu comme un moyen d’apprentissage ; l'épreuve est vue comme un moteur de croissance. Pire encore, la perspective biologique, elle aussi, nous situe dans la dynamique du test et de l'épreuve si l'on regarde froidement les choses sous l'angle de l'évolution. Chaque jour est un test de survie et d'adaptation, de performance biologique. Le « succès » se mesure à la résilience de l'espèce.
Jeune, au Maroc, j'ai appris que « Al mou'minou mousâb » (المؤمن مصاب) – « le croyant est atteint/éprouvé » –. Aussi bien le Coran : sourate Al-Ankabut (29), versets 2–3 : « Est-ce que les gens pensent qu’on les laissera dire : "Nous croyons" sans les éprouver ? », que le hadith : « L'homme est éprouvé selon le degré de sa religion (sa foi) », valident amplement le principe. La chrétienté n'est pas en reste, dans les Évangiles (Matthieu 16, 24) : « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive » ou alors l'Épître aux Hébreux 12, 6 : « Car le Seigneur corrige celui qu'il aime » …
La vie serait-elle donc une épreuve ou un test continuel ? A la rigueur, cela paraît cohérent dans la vision religieuse. À partir du moment où la vie terrestre est perçue comme un « lieu de passage », l'humain doit traverser la difficulté pour révéler sa véritable nature (sa foi, sa patience, sa vertu…). C'est discutable comme option mais là, le sens de la vie comme épreuve est logique, car elle détermine « l'après ».
Cela est difficilement tenable, de mon point de vue , pour la vision philosophique, où l'effort est perçu comme un accouchement de soi. Pour Marc Aurèle ou Épictète, l'obstacle ne barre pas la route, il est la route. On connaît tous le fameux « ce qui ne me tue pas me rend plus fort ». Pour Nietzsche, la souffrance est nécessaire à la grandeur. Pour Sartre, nous sommes « condamnés à être libres » – une liberté source d'angoisse et épreuve constante car elle implique une responsabilité totale –. La tradition religieuse comme la pensée philosophique se sont donc accordées pour que la voie du test et de l'épreuve prenne une dimension proprement métaphysique. Le grand horloger ou le destin cessent un jour de vous tenir la main pour voir de quelle étoffe vous êtes fait. Va pour la valorisation du mérite, à la rigueur pour la fonction pédagogique – je doute personnellement que la douleur et la difficulté soient de meilleurs professeurs –, qu'en est-il du reste, de la justification des difficultés subies ? Assez paradoxalement, transformer la difficulté en « chemin » est une manière de rendre la souffrance supportable. Si la douleur a un sens, elle devient un investissement plutôt qu'une fatalité absurde. Elle se résume même dans une forme d'élection, car le croyant est « éprouvé », n'est-ce pas ? La course d’obstacles, les divines embûches, ne seraient qu'une olympiade cosmique où le casting des participants se fait, au pire, avec le tamis de l'absurde et , au mieux , avec le laboratoire des âmes visant à vérifier la pureté du précipité. Je rappelle que le terme test, du latin testum (vase d'argile / pot servant à l'alchimie), désigne l'épreuve de pureté des métaux !
Je passe rapidement sur quelques contradictions inhérentes à cette représentation de la vie comme celle d'un test. La religion se propose comme dogme – du grec dogma (décret), via le latin ; le terme évolue vers une « vérité de foi » indiscutable au XVIIe siècle –. Le dogme est ce qui ne se teste pas, ce qui s'impose sans preuve. Cela n'empêche pas la religion de vous mettre à l'épreuve et de vous imposer le crible servant à séparer le grain de la foi de l'ivraie de la bigoterie ! Autre chose intéressante à noter, sur le plan philosophique cette fois ; le savoir ne vous prémunit pas contre l'échec de l'épreuve. C'est le paradoxe du test existentiel car le savoir agit comme une armure, c'est une construction intellectuelle là où le test, dans le sens d'une épreuve de foi ou de résilience, retire l'armure. Quand vous êtes « mis à nu » par la douleur ou l'incertitude, ce n'est plus le sachant qui répond, c'est votre « substance ». C'est quand vous ne savez plus rien, après l'effondrement de vos repères, dans ce vide – là où la logique ne peut plus vous secourir –, qu'émerge votre identité brute. C'est là où est la vérité du « Je suis ». En toute cohérence, le test ou l'épreuve ne s'intéresse qu'à cela. Tant que vous avez la lumière du savoir, vous suivez un chemin balisé. Le test veut voir marcher dans le noir, votre direction ne dépend plus de ce que vous voyez, mais de la force de votre boussole intérieure. Dans cette optique là, ce que l'on conçoit des tests ou des épreuves que nous vivons n'est pas parfaitement orthodoxe -une façon élégante de dire qu'on pourrait être complètement à côté de la plaque!-. Je ferme la parenthèse.
Là où le bât blesse, c'est que cette glorification du difficile peut devenir toxique. Si le sens de la vie est uniquement dans la lutte et le fait de surmonter l'épreuve – notez que le mot épreuve signifie à la fois une démonstration de vérité et une qualification de souffrance –, en bon croyant ou en bon disciple, selon vos convictions, suivre les préceptes religieux ou philosophiques vous vaudra la culpabilisation quand vous êtes bien, apaisé, à jouir de la vie, heureux, au repos... irrésistiblement, vous finirez par chercher la difficulté là où elle n'a pas lieu d'être !
Heureusement, certaines philosophies, comme l'épicurisme ou le taoïsme, et d'une certaine manière le spinozisme, proposent un contrepoint : le sens de la vie peut aussi être dans l'harmonie, le plaisir simple. Le chemin n'a pas besoin d'être une ascension pour mener quelque part.
Si l'on sort de la mystique de la « lutte », on découvre des visions du monde où le sens ne se gagne pas au mérite, mais se cueille dans la présence.
Pour le taoïsme (Lao-Tseu), la vie n'est pas une montagne à gravir, mais un fleuve à descendre. Le Wu Wei (le non-agir ) n'est pas de la paresse ; c'est l'art d'agir en harmonie avec la nature des choses. Si vous ramez à contre-courant, vous vous épuisez. Si vous suivez le courant, vous avancez sans effort superflu !
Contrairement aux idées reçues, l'épicurien est un apôtre de la tranquillité de l'âme (l'ataraxie). Le sens est dans l'absence de douleur. Pour lui, le but de la vie est simplement d'être heureux. Et pour être heureux, il faut savoir se contenter de plaisirs simples.
Quelques philosophes contemporains – il en existe – préconisent cette voie , comme Clément Rosset qui cherche dans la vie une forme d'allégresse ; pour lui , cela passe par une approbation inconditionnelle de l'existence. Hartmut Rosa, lui voit la vie comme une « résonance » : entrer en vibration avec le monde, établir une relation aux choses …
Au fond, l’idée du « test » se révèle n'être qu'un artifice humain pour insuffler de la gravité à nos existences et satisfaire notre besoin de grandeur. Nous craignons l'insignifiance d'un monde sans écho. Si rien n'est épreuve, nos actes s'évaporent ; si tout est défi, la vie se pare de sens. Nous inventons des juges et des trophées à venir. Ces choix me semblent illusoires ; ils nous enferment dans une mise en scène et imposent des valeurs arbitraires. La vie ne demande pas à être validée, mais pleinement vécue. Vouloir que tout soit une leçon, c'est s'enchaîner à un destin maladroitement écrit en police grasse !
L’image de l’eau est inspirante, voire révélatrice, de ce que peut être la vie. L'eau est souveraine par sa souplesse. L’eau ne défie pas le roc ; elle ne s'épuise pas à briser l'obstacle, elle se fait humble. L'eau nous enseigne une autre voie : celle de la nécessité sans intention. Elle ne cherche rien. Elle coule. Sa volonté n'est pas une puissance ; elle ne cherche pas à vaincre le rocher, elle l’épouse, le contourne ou le façonne par sa persévérance. C'est une harmonie qui s'écoule. Son sillage n’est jamais pénible ; l'eau est simplement fluide, c'est sa sagesse, être capable de changer de forme sans jamais perdre son essence !
Hakam EL ASRI




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Anja (samedi, 28 mars 2026 12:28)
"Going with the flow" donc, prendre les choses comme elles viennent, sans les vivre comme épreuves mais comme faisant partie du chemin de la vie (qui n'est pas un long fleuve tranquille)