2/ Gouvernants

L

e biais rétrospectif est sans doute le plus courant des biais cognitifs, c’est le fameux “je vous l’avais bien dit !” qui consiste à surestimer la probabilité d’intervention d’un événement après qu’il se soit déroulé. Dans l’après-coup, l'événement apparaît prévisible, évident même. Qu'en est-il?

Les signes annonciateurs ne manquaient pas : les précédents épisodes épidémiques -Ébola-, voire pandémiques -Sida, H1N1..- ; l’environnement écologique sous stress particulier qui favorise le rétrécissement de l’habitat animal et donc la proximité humaine ; le développement exponentiel de la mobilité mais aussi la spécialisation due à la mondialisation… Bref, l’ensemble des ingrédients étaient déjà là. On pouvait supposer que cela interviendrait bien un jour, restait à définir l’échéance !

En réalité, l’option pandémie mondiale était présente de tous temps. Certaines analyses prospectives américaines1 soulignaient même la difficulté qu’on aurait à la gérer au regard du manque d’infrastructures sanitaires et avertissaient quant à l’impact économique considérable susceptible d'intervenir par la mise en place des régulations visant à contenir la propagation de la pandémie… L’option était présente et les scénarios étaient plutôt bien écrits.

L’approche prospective ne cherche pas à identifier le futur mais plutôt à concevoir l’éventail des possibles. Plutôt que l’exercice d’oracle ou de prédiction, il s’agit d’une démarche spéculative, stratégique, particulièrement appropriée dans des temps incertains et instables. Pour chaque scénario concevable, l’exercice consiste à examiner les forces et faiblesses, à entrevoir les menaces, les opportunités et donner des réponses adéquates, le principe étant de se préparer et savoir quoi faire en cas d’intervention dudit scénario.

Devrait alors s’ensuivre la veille et l’appréciation permanente des scénarios les plus plausibles car leur probabilité d’intervention change au fil du temps et de l’évolution des choses.  Si l’incertitude et l'ambiguïté éloignent l’horizon de prévision, celle-ci reste possible à court et moyen terme. Il suffit juste de rester attentif au monde.

La crise sanitaire était-elle prévisible ? Fallait-il juste observer les signaux faibles -aussi massifs soient-ils- ? Ce sont là des questions en réalité secondaires, car les scénarios étaient bel et bien là et la menace décrite comme très plausible.

Pourquoi alors en sommes-nous là, avec le choc de la menace vitale ? Une prise de conscience violente et radicale de notre inconscience et de notre impréparation… Jusqu’à en être réduit à la solution moyenâgeuse de la quarantaine.

Quel a été le maillon faible ?

J’ai eu le spectacle désolant de ces dirigeants du nouveau monde, qui viennent nous dire en toute humilité qu’ils ne savaient pas, qu’ils ne pouvaient pas savoir. Je les ai vus faire étalage de leur incompétence, leur incapacité à anticiper, pris qu’ils étaient dans la fabrique politique du monde, en dehors du réel, à concocter le prochain coup. Pris qu’ils étaient dans l’omniprésence de la prochaine élection et la dictature du temps court. Pris qu’ils étaient dans leur projet ambitieux de nous construire un monde fonctionnel, instrumental, financiarisé, dénombrable…

Non seulement ils se sont trompés, mais ils ont failli.

Deuxième constat de crise : Nous voilà aujourd’hui définitivement livrés à l’impéritie des gouvernants.

Hakam EL ASRI

  

1 Global trends, Paradox of Progress, National Intelligence Council, 2017.

https://www.dni.gov/files/documents/nic/GT-Full-Report.pdf



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Commentaires: 2
  • #1

    L. A. + E. M. (samedi, 25 avril 2020 16:12)

    l'humilité fait suite à la martialité... De la guerre au mea-culpa
    C'est quand même la faute au virus... il contient beaucoup de mystères ☺☻
    "...Le moment, soyons honnêtes, a révélé des failles, des insuffisances. Nous avons dû parer à l'urgence, prendre des décisions difficiles à partir d'informations partielles, souvent changeantes, mous adapter sans cesse, car le virus était inconnu et il porte encore aujourd'hui beaucoup de mystères..."

  • #2

    Patrick M (mercredi, 13 mai 2020 15:59)

    1. ils ont toujours été les premiers, ils savent faire, ils ont toujours raison ;
    2. on leur a appris à ne jamais prendre aucun risque pour ne rien changer et rester à leur place, il ne savent pas réagir à l'imprévisible ;
    3. on leur a appris qu'il faut savoir reconnaître qu'on ne peut pas tout savoir et le dire aux autres car ils existent aussi.
    Retour au point 1: ils ont toujours raison, un point c'est tout !